le petit Prince, en visite chez moi
Allez, on clique sur play et on se dit qu'on vit dans un monde formidable ;-)
Week-end de visites intenses.
De jeunes œnologues italiens, en fac à Montpellier. Un caviste. Un client à la recherche de quelques caisses de Walden, goûté chez Courtepaille. Un autre qui n'a pas pu venir au Grand Tasting et qui monte à Vingrau, par un samedi gris et plombé, digne d'une Toussaint. Un photographe plein de talent qui veut venir chez moi fixer des détails, des tous petits détails. Un nouvel importateur américain, que l'on invite à rester diner, à la bonne franquette. Du monde. Des gens. Dans l'univers "figé" de Vingrau, dans ce cirque où l'on a parfois l'impression de tourner un peu en rond, voir des êtres humains différents fait du bien. Même s'ils arrivent quand on ne les attend pas, un peu trop tôt, un peu trop tard, quand on attaque un lego "Starwars" avec son fils, qu'on a les mains dans la pâte feuilletée pour la dernière galette des rois de la saison, où qu'on voudrait, enfin, pouvoir faire une sieste. Le début est parfois difficile. La suite est naturelle. Étrange métier où l'on passe deux heures, sur simple demande, sans même être client, avec le producteur, à discuter comme si on était copain de régiment. Je ne suis pas sûr que le boulanger ou le charcutier seraient d'accord ;-).
Le salon des vins bio de Montpellier ouvrait lundi. Dimanche, c'était la réunion à Rivesaltes des adhérents au label bio-dynamique "biodyvin". Et donc pas mal de vignerons en goguette, quelques clients ou vignerons qui venaient de Montpellier jusqu'ici. J'ai passé mon Samedi avec l'un d'entre eux. Je ne le regrette pas.
En théorie, tout nous sépare. Régisseur de l'immense et prestigieux domaine Bordelais de mon ami Alfred, classé il y a deux cents ans, domaine de l'année pour la Revue du Vin de France, il est en train de tout faire péter et de révolutionner le train-train bordelais en passant en biodynamie. En fait, ça n'a rien avoir vraiment, mais il faut bien mettre des mots sur les choses. Au début sous la risée générale, comme il se doit, voire la haine générale, aujourd'hui avec la reconnaissance du pionnier, et la jalousie qui va avec. J'admire l'homme et son travail. Je suis content et un peu anxieux de me promener avec lui dans les vignes du Clos des Fées et les oliviers de la Chique, toujours imparfaites, faute de moyens. Parti de rien il y a dix ans, comment ai-je l'arrogance de vouloir cultiver comme un cru mondialement célèbre depuis trois ou quatre siècles ? La passion nous aveugle, c'est clair ;-) Le plus difficile, pour un grand cru, dit en rigolant Pierre Lurton, c'est les deux cents premières années. En dix, à peine, qu'avons nous vraiment réalisé, vraiment compris ? Bon, I am what I am, après tout, et le plaisir de parler vigne et vin dépasse ma honte de traverser des terroirs de plus en plus abandonnée, des vignes de plus en plus arrachées, des murs effondrés, des herbes folles qui envahissent hardiment des terroirs magnifiques, bouts de terres qui s'enfoncent dans l'oubli, envahis par les ronces tel la maison de la Bête dans le film de Cocteau.
Étrange, nous parlerons beaucoup d'animalité, dans nos échanges, sans pour autant jamais prononcer le mot.
Avec Jean-Michel et Corinne, tout nous sépare donc en théorie et pourtant nous n'aurons de cesse de nous réunir. Autour de quoi ? Sans doute de l'oubli de notre nature profonde, celle de vigneron et de paysan, ce paysan qui ne sait plus lire la terre et la vigne qu'avec son vernis de science et non avec son cœur. Étrange comme parfois tout se met en place. En vacances, au nouvel an, je suis tombé dans la chambre d'hôtel sur le "petit Prince", que j'ai relu avec avidité. A table, lundi, chez l'ami Gauby, je regarde Jean-MIchel, à l'autre bout de la table, silencieux, attentif et je ne peux m'empêcher de penser qu'effectivement, sans doute, on ne voit bien qu'avec le cœur. Les choses importantes, l'essentiel, sont sans doute invisibles pour les yeux. Chez les hommes; dans la nature aussi.
Pourquoi le petit prince ? Parce que dans les dix premières pages, il y a une vérité fondamentale que nous les vignerons ressentons. Devant le dessin, tout le monde voit un chapeau. Seul le petit prince voit un boa avalant un éléphant... Vous vous souvenez ?

Seul le petit prince, après de multiples expériences du narrateur qui le rendent cynique, voit enfin le boa qui a avalé un éléphant... J'ai l'impression, parfois, que nous regardons la même chose mais que Jean-Michel voit autre chose que moi ;-)
Pendant tout notre périple, dans la nature sauvage du Roussillon, nous échangeons sur l'importance du ressenti, sur l'évidence de certains signes, qui n'ont rien de mystiques, que la vigne nous donne et que nous ne prenons plus le temps de regarder, si tant est que nous avons encore la connaissance et l'expérience pour voir.
La lourdeur d'une feuille, plus épaisse et plus mouillée, qu'il faudra mieux protéger du mildiou. Un sarment, un peu faible qu'il faudra aider; un autre, un peu gros qu'il faudra mettre à la diète. Une herbe, une fleur, qui envahissent une parcelle et pas sa voisine. Un insecte qui vient piquer ici et pas là. Un vent, une fraicheur, une chaleur différente à quelques mètres d'intervalle et qu'un peu d'attention suffit à détecter. Une ombre portée, celle de la montagne, dont on prend conscience que si le regard, l'attention et la conscience portent un peu plus loin. Je repense à la phrase d'Henri David Thoreau, qui a inspiré le projet Walden : « je reste en plein air à cause de l'animal, du végétal, du minéral qui sont en moi...» Décidément, tout se tient.
Nos discussions nous emmènent parfois à parler de la biodynamie, du bon usage d'une charrue, des gestes vignerons que l'on enseigne plus, de la géobiologie, sujet d'une conférence le dimanche par une spécialiste des lieux sacrés, de tout, de rien, de la vigne et de la terre et bien peu des vins. Bon, en en boit quand même un peu ;-).
Je repense à des trucs. En début de semaine, j'ai lu l'interview d'Anne Claude Leflaive dans la RVF qui dévoile crûment une vision du vin emplie de mystérieux, voire de magie pure et simple. Si elle a vraiment dit ça, la RVF ayant tendance depuis peu à faire dans le sensationnel, quitte à déformer un peu la réalité, comme on l'apprend dans une certaine presse. Passons. Ce qui est fou, c'est qu'à la lecture de ce parcours, on a envie de croire, en oubliant tout bon sens...
Pourquoi l'être humain a t'il pour autant besoin d'irrationnel, en ce moment, dans le monde du vin ? Le livre de Pierre Thuillier, la grande implosion, livre magistral et en partie à l'origine de mon installation à la campagne, nous en donne sans doute les clés : notre société a oublié la poésie, au profit d'une science froide qui croit tout expliquer mais pour autant ne donne aucune solution, tout en détruisant espoirs et mythes. A privilégier la science pure, on en a oublié toute culture, ce qui est bien différent. Alors la société se délite, n'a plus de projet commun et ouvre la porte à une avidité de surnaturel, aussi violente que profonde.
Transporté depuis des années par son envie de "progrès", le vigneron, depuis des lustres, est poussé à quitter son sol, sa terre, à oublier ses mains et son "tour de main" puis à monter sur une machine, bientôt piloté par une autre machine, son rôle se limitant de plus en plus à presser des boutons et à vider des sachets.
Pendant ce temps, le monde du vin est en ce moment un lieu terrible de lutte – je ne sais pas si vous le ressentez – où s'exprime un besoin fondamental de poésie et d'idéal, même si bien sûr ce n'est pas le seul. "Seul l'homme a le pouvoir de concevoir l'idéal et d'ajouter au réel" (Maurice Turkheim). Voilà un auteur qui magistralement, a décrit notre besoin primordial d'ajouter au réel, de ne jamais quitter totalement le domaine du rêve, de l'imaginaire, de continuer à idéaliser; ce n'était pas pour lui un luxe mais bien un besoin irrépressible. Et nous étions au début du siècle...
A vouloir trop expliquer, froidement, après avoir normalisé la "fabrication" du vin et transformé le verre que l'on savoure entre amis en "analyse sensorielle", les savants du vin lui ont aussi extirpé toute poésie. En même temps, sans le savoir, l'œnologie contemporaine remontait peu à peu un "ressort puissant", qui se déroule aujourd'hui, permettant à certains vignerons de se servir de n'importe quelle croyance moyenâgeuse, surnaturelle ou new-age pour vendre un peu de rêve en plus de leur vin, qu'il soit bon ou mauvais.
Voilà que l'on confond superstition et poésie, comme l'avait prédit Renan qui voyait les deux mots synonymes et avait sur la science brute et froide un regard d'une incroyable lucidité : "appliquée à la nature, la science en détruit le charme et le mystère en montrant des forces mathématiques là où l'imagination populaire voyait vie, expression morale et liberté". il croyait pourtant dur comme fer que "la science est la seule manière légitime de connaitre". Je le crois aussi. Pour autant, je ne muselle pas mon ressenti et tente d'être de plus en plus conscient, d'observer, de tenter de lire la nature et la vigne.
Là fut tout notre discussion paisible du week-end. Riche. Paisible. Un bon week-end. Vous auriez aimé être là ;-) Merci Jean-Michel, Merci Corinne. Bon retour sur votre étoile ;-)
P.S. : merci à Matthieu qui m'a fait découvrir Nada Surf. C'est ICI si vous voulez acheter l'excellent album. Quel méli-mélo...
3 commentaires
On m'a parlé de cette interview d'Anne Claude Leflaive que je n'ai pas encore lue, notamment du besoin d'avoir du personnel en "bon état".
Ce qui est sûr : si certains domaines naviguent vers le mystérieux, à l'aveugle ou non, en relisant les mystiques ou non, je constate une seule chose : quand il s'agit de fixer leurs prix et les allocations, ils redeviennent subitement "normaux". Comme les Cie d'Assurances pour le Triangle des Bermudes : ils n'ont jamais changé les tarifs à ceux qui se baladaient là-bas… simplement parce qu'il ne s'y passait rien.
Et, in fine, ou le vin servi dans le verre est bon ou il n'est pas bon. Le reste est accessoire.
Très beau texte. Cette référence au Petit Prince est touchante, l'image est parfaite. J'aime beaucoup votre réflexion, le fait que vous émettiez des doutes, dans ce monde où beaucoup "savent". Merci, ça fait du bien à lire!
Un très beau récit. Je pense d'ailleurs qu'il en dit long sur votre vision de la viticulture, du vin. La nuance (épaisse) que vous soulignez entre poésie et superstition, notamment.
Mais peut-être peut-on aussi, parfois, considérer la superstition comme une forme de poésie involontaire... Peut-être que le plus important n'est pas que tel ou tel vigneron s'autorise, concernant son travail, des interprétations franchement irrationnelles ; mais notre façon, à nous qui l'écoutons, d'interpréter ses propos - d'y entendre, non pas une mystique, mais une poétique. Parce qu'au fond, tout reste évidemment scientifique, mais - et vous le dites bien - il faut savoir se détacher de ce piquet. Sublimer le technique "pur" par notre capacité d'observer, d'être conscient. D'être humain, quoi.
Merci en tout cas pour cet excellent récit.