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On me l'avait dit, mais je pensais qu'il s'agissait d'une boutade. Mais non, cela semble vrai. Le château Lafite-Rothschild, premier cru classé 1855, icône des jet setter chinois, a décidé de "punir" les méchants journalistes qui ont "osé" critiquer le somptueux diner donné en leur honneur lors de Vinexpo.
Articles et blog seront épluchés et, désormais, les impétrants seront "persona non grata" au château.
Moi même, vu ma « violente » critique (plusieurs confrères m'ayant fait simplement part de leur ennui lors de ce diner convenu et long), j'ai reçu un message personnel par un ami d'ami : les portes du châteaux me sont désormais fermées, comme à tout les (gros mot) dans mon genre. Je ne savais pas qu'elles m'étaient ouvertes, ça va pas changer grand chose à ma vie, surtout que j'ai toujours refusé d'aller dans un des 5 premiers crus 1855 du Médoc (et, oui, je n'y suis jamais allé) me faire cirer les pompes quand j'étais jeune, alors maintenant, vous voyez...
Quelle faute ai je commise qui mérite une telle sanction ? J'ai qualifié le diner de «pensum », (travail qui ennuie et que l'on fait sans intérêt, TLF). C'est vrai, c'était violent ;-) Gratuit, d'autant plus que je n'y étais pas. J'ai échappé de justesse au tribunal, je suis désormais privé de Carruades, vin délicieux comme on le sait, vendu 150 euros la quille à des chinois euphoriques. M'en remettrai-je ? Je pense. Mes confrères, «libres», apprécieront, et ne manqueront pas de rappeler à nos amis de Lafite que "sans liberté de blâmer, il n'y a pas d'éloge flatteur", comme disait l'ami Beaumarchais. Ou ils rentreront dans le rang, n'ayant pas le droit au moindre avis sur un diner donné en leur honneur. C'est quand, au fait, que vous avez lu une dernière « critique » sur un premier cru classé 1855 ?
Pour ma part, je continuerai mon bonhomme de chemin, me souvenant que la devise de notre beau pays est "liberté, égalité, fraternité" et que, à ma connaissance, toutes les appellations contrôlées de France sont égales, même si certains tentent de nous faire croire que certaines sont plus égales que d'autres ;-) Et me disant que ce modeste blog est lu par le gratin, qui lui prête une influence qu'il n'a pas.
Bien, cela me donne l'occasion de vous dire que la presse du vin s'est mise en question cette année et que le résultat de leurs questionnements est disponible dans un formidable recueil qui liste enjeux et problèmes de la presse spécialisée ou non. Je conseille à nos amis de Lafite, et aux autres de le lire, on devrait pouvoir le trouver en contactant l'association pour la presse du vin, ICI.

On y apprend plein de choses, honnêtement dites et assumées, de la précarité sociale de certains à la galère des ouvertures de colis, de l'influence de la pub ou de l'histoire de la critique œnophilie en passant par la souffrance de beaucoup de ne pas pouvoir faire leur métier sereinement.
Je me permets d'en extraire un formidable texte de Michel Dovaz, plein de bon sens et d'expérience, qui décrit à merveille le journaliste dont nous avons besoin, nous, vignerons, bien loin de cette être obéissant et obséquieux que certains appellent de leurs vœux. Merci Michel.
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Auteur de plus d'une trentaine d'ouvrages sur le vin, dont le dernier « de l’art de savoir parler du vin comme un œnophile » résulte le talent et l’expérience d’un esprit aussi vif que critique, Michel Dovaz est journaliste depuis plus de vingt ans à la RVF. Dégustateur émérite, il a notamment
participé au fameux « Jugement de Paris », son avis fait autorité et son influence continue de s'exercer avec cet art de la litote dont
il s'est rendu maître. A noter qu'il est l'un des pères-fondateurs de I'AFJEV d'où est issue l'APV
« Soyons brefs. Tout le monde peut devenir journaliste, encore faut-il avoir développé ou respecté quelques spécificités que nous appelons qualités. Lesquelles ? La vertu, le caractère, l’intelligence, la mémoire, le savoir et enfin, petite touche artistique, une expression facile ou agréable, un style. C’est tout. C’est peu et c’est beaucoup.
La vertu arrive en première position. Sans vertu le journaliste n'est plus crédible, il change de métier, il devient publicitaire, par exemple. La vertu n'est pas la bonté, c'est souvent le contraire. La vertu, pour un journaliste, conduit parfois à l'ingratitude. Un ingrat est un homme libre, un homme « reconnaissant » est un aliéné. Lorsque Robert Parker décrit le journaliste qui a garé sa voiture dans la cour du château et que l'on dépose dans le coffre de celle-ci une ou deux
caisses de vin, il sous-entend que le journaliste est vulnérable, corruptible... Le journaliste doit aussi se protéger d'une forme de « reconnaissance », plus noble, celle issue de l'amitié. Ici encore, la vertu va à l'encontre de la sociabilité. Robert Parker, toujours lui, a affirmé n'avoir pas d'ami vigneron (ou producteur) ; je crois que les sportifs appellent cela « botter en touche ». Ce n'est pas en faisant semblant de supprimer un problème qu'on feint de le résoudre, d'autant plus que cela est inexact il serait désolant de voisiner « les gens du vin » pendant quarante ans sans nouer quelques relations. Robert Parker n'est-il pas le parrain du fils d'un producteur (source Hanna Agostini) ce qui vaut, selon certains, au Château Quinault des notes très favorables. Cette notation est-elle justifiée ou pas? L ‘avocat Parker ne risque-t-il pas la révocation pour suspicion légitime ? La vie des journalistes est compliquée... Le caractère est indispensable pour résister aux modes, pour ne pas s'en faire le complice involontaire, pour garder sa lucidité. En 1980, ll fallait vanter le boisé (bois neuf, évidemment), en 2009, il est de bon ton de dire à tout propos et hors de propos « il y a trop de bois ». Le journaliste sans caractère est une marionnette.
L’intelligence est rarement un défaut, elle est nécessaire au journaliste qui veut organiser son article, lequel comprend un début, un développement, et une conclusion, une « progression » disent les cuisiniers qui expliquent leurs recettes. Rien n’est interchangeable. Cette organisation suppose une vue synoptique du sujet, seule l’intelligence le permet. La mémoire et le savoir alimentent l’intelligence. L’ordinateur, superbe banque de données ne remplace pas le jumelage mémoire-savoir, ce jumelage justifie l’existence des journalistes spécialisés. Le style naît de la concision et de la clarté. La concision se mesure (quotient du nombre d'informations/nombre de mots), la clarté ne se mesure pas mais s'apprécie, c'est un effet d'art.
Cela me fait penser à une histoire vraie, une conversation entre le directeur du Figaro et un jeune journaliste, Pierre Brisson, appelé à une brillante carrière :
- le directeur : il n’est pas fameux votre dernier papier…
- Pierre Brisson : excusez-moi, monsieur le directeur, je n’ai pas eu le temps de faire court.
- Et je comprends aussitôt que ces commentaires sont » trop longs ».
Michel Dovaz
Note de l'éditeur : Est évoqué ci-dessus la presse d’information. La presse d’opinion fonctionne différemment. Il faut alors remplacer le mot vertu par le mot conviction. Le journaliste ne doit plus informer mais convaincre. C'est un militant, ses armes sont: la mauvaises foi, la caricature, la citation tronquée, la mémoire partielle et sélective et surtout l'omission et l'oubli. Malheureusement tout n'est pas si simple, des ponts existent entre la presse d'information et la presse d'opinion séparées par un étroit couloir. Dans ce couloir circule l'hypocrisie. Consciente ou inconsciente.
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11 commentaires
Un point qui montre la qualité de la recherche de l'authenticité : Parker n'a jamais été "parrain" d'un enfant du Dr Raynaud.
C'est donc cela ...
L'avenir appartient à ceux qui ont le véto (Pierre dac).
Avoir osé suggérer qu'un journaliste n'est pas un faire-valoir, n'est pas un employé d'une agence de communication! Avec ça Hervé, les Bizeul sont persona non grata pour 3 générations ;-)
Hervé, j'en connais au moins deux qui sont promis à un destin de victime sacrificielle...
Quoique...
lafite "je te vois"...
Oh, la punition finalement, pourrait devenir une délivrance...,'()
Pour l'anecdote : étudiant en oeno, notre avait été invité à visiter Lafite. Je ne me souviens plus qui nous avait fait la visite, mais les dents avaient grincé quand cette personne nous avait affirmé qu'il fallait au moins cent ans pour que Lafite atteigne sa plénitude. Nous avions gentiment rétorqué que nous n'étions pas des touristes chinois...(avec tout le respect que j'ai pour les touristes chinois).
Punition : la dégustation s'est faite dans ce magnifique chai à barrique... alors que les employés du domaine étaient en train de mécher... dur la dégust !!!
Nous avions demandé à sortir, évidemment refusé au cas où nous partions avec les verres...
Dans le bus du retour, nous nous sommes juré de ne pas vendre une goutte de Lafite dans notre carrière professionnelle...
Mais on ne va pas s'acharner...
Les portes du Clos des Fées sont-elles définitivement fermées aux héritiers Rothschild ??? ;)))
Ils n'ont pas honte, ces grands châteaux bordelais, qui n'ont finalement de grand que leur taille.
Etre puni, et ne pas être invité au Château Lafite, est-il si grave ?
Ce qui reste grotesque restr ce désir permanent bien ancré chez certains de vouloir rendre visite dans de tels châteaux.
Filer chez un vigneron, c'est rencontrer, le vigneron, échanger avec lui, qu'il vous parle de sa terre, de ses sols, de ses pieds de vigne, de ses galères parfois. De constater que cet homme est amoureux de ses vignes, et non pas de son blason de famille, ou de sa gloire passée.
Aller à la vigne et déguster dans le chai (pas forcément le plus aseptisé, c'est presque mieux !) avec le vigneron, ou le maitre de chais, avec du moins celui qui accompagne le cycle végétatif, et chaque stade d'élaboration qui amène le jus de la terre à devenir vin est bien plus "kiffant" que d'être reçu par un soit disant commercial, qui n'a de commercial que sa propension à se masturber l'esprit, et à parader en costume bien plié, chemise impeccable et Rolex au poignet.
Vous serez reçu dans des espaces magnifiques de dégustation, tellement aseptisés que le vin vous paraitra, froidement bon.
Personnellement, je ne vais plus dans les domaines classés de Bordeaux, tant je m'y ennuie, mis à part, si j'ai le privilège un jour, de pouvoir passer un vrai moment authentique en présence du faiseur de vin, et du chef de culture...mais ce n'est pas encore pour aujourd'hui.
Néanmoins, tout cela parle dans le verre, froideur, tristesse, perte d'âme...il serait bien que ces domaines se remettent au travail, et dans le bon sens de la marche. Le retour de boomerang risquerait de leur faire bien mal.
Certes un Grand Lafite reste un grand vin...mais cela s'arrête là...je n'ai aucune autre histoire à aimer raconter à son sujet.
Emmanuel D
Cela semble être le cas de beaucoup de "grands noms" du vin... Quel dommage.
Pour en revenir au dur métier de journaliste, Michel Dovaz oublie de mentionner une qualité qui me semble première : la curiosité. Après quoi, on pourrait aussi rajouter l'honnêteté.
Mais le journaliste politique, cinématographique ou oenologique est fragile, comme tout être humain. Il accepte volontiers une montre de luxe au sortir d'un déjeuner de presse et il a ses copains flatteurs dans le vignoble. Lorsque que l'on réduit considérablement les frais de déplacements d'un journaliste, ne favorise-t-on pas les voyages de presse "tous frais payés" à l'issue desquels on est toujours tenté de remercier, même si l'on se croit "incorruptible" ? La presse du vin en est là, à l'heure actuelle, incapable d'informer objectivement ses lecteurs puisque incapable d'effectuer correctement son métier.
Quant au cher Bob, il n'est pas journaliste. Il a du pif, possède un brin de curiosité, travaille méthodiquement et efficacement. Son pouvoir de critique effraie le petit monde du vin qui ne pense plus qu'à vinifier des vins capables de le séduire, voire de le bluffer. Et puis, comme beaucoup de journaliste d'ailleurs (moi en tête), il copine avec quelques grands noms du vignoble chez lesquels il a été nourri et hébergé plus d'une fois. On l'attend toujours avec impatience dans les grands terroirs que compte le sud de la France...
Je n'avais pas lu ce billet... Je suis on ne peut plus d'accord avec Emmanuel. L'anecdote méritait d'être connue même si en soit elle n'est - hélas - guère surprenante.
Alexandre