Et je n’en sauverai qu’une…

Les arrachages battent leur plein, mes amis.

A Vingrau, sans doute plus de 30 ha cette année, soit près de 10 % des superficies gérées par la cave coopérative. Si on ajoute Tautavel, c'est au moins 30 ha de plus. Dans le département, on parle de 1500 hectares. Dois-je avoir un avis sur ce genre de chose ? Parfois, j’en doute. J’ai bien sûr envie de me révolter contre une décision européenne, partie, certes, d’un bon sentiment, mais passée par la suite par la moulinette des intérêts de chaque pays et de leurs égoïsmes territoriaux.

J’ai, certains jours, envie de saluer une mesure qui permet à des viticulteurs, pour l’immense majorité d’entre eux coopérateurs, de partir au bon moment, avec un pécule qui leur permettra de mieux supporter une retraite bien modeste (bon, certes, aussi, ils n’ont pour la plupart d’entre eux jamais cotisé...). Mais j’ai le plus souvent envie de me révolter contre une application trop rapide, à la lettre, donc très bête, encourageant les arrachages de l’ensemble des exploitations, alors que chez nous, un texte mieux rédigé, appliqué avec plus de discernement, aurait sans doute permis de sauver au moins un tiers des vieilles vignes. En arrachant toutes les vignes, sans prendre le temps de vendre celles qui intéressaient un voisin ou un jeune, le « primé » devient en effet « prioritaire » et il est donc certain d’être éligible cette année, là où les primes sont les plus fortes. Donc, arrachage total. Cela avait été pareil au début des années 80 où l’on avait, à l’époque, un peu plus d’argent si on sortait du jeu totalement. Au final, certains arrachèrent donc des syrah plantées (et primées…) quatre ans plus tôt. Elles nous manquent aujourd’hui…

Les gros tracteurs font donc leur travail et, jour après jour, les terrains retournés fleurissent, les tas de cadavres de souches font leur apparition et me rendent amer et mélancolique. Tout cela n’est qu’un forme de délocalisation rampante et, au même moment, il se plante sans doute au Chili, en Afrique du Sud ou ailleurs une nouvelle exploitation « modèle », de plusieurs centaines d’hectares, optimisée pour l’élaboration de vins industriels, le modèle étant basé sur la mécanisation à outrance et l’exploitation de populations défavorisées. Ainsi va le monde, celui du vin ne faisant plus désormais exception à la règle…

Je ne sauverai donc qu’une vigne, cette année. Un grenache blanc. Pourquoi elle et pas une autre ? Sans doute parce qu’elle « me borde », comme on dit ici, c’est à dire qu’elle est contiguë à une autre parcelle dont nous apprécions la qualité. Que les traitements seront donc facilités. Que certaines années où le Grenache coule, un hectare de plus devrait nous permettre de continuer à faire notre vieilles vignes blanc. Parce que, surtout, je ne peux me résoudre à voir disparaître ce patrimoine génétique unique, les grenache blanc étant rares, chez nous.

La vigne a été plantée en 1924. C’est la plus vieille du cadastre viticole de la cave. Oh, certaines le sont peut-être davantage, ici ou là, mais l’année précise n’a jamais pu être déterminée dans leur cas. Celle là, on est sûr de la date où elle fut mise en terre, drôle de phrase, quand on y pense, puisque pour la vigne, cela signifie la naissance et non la mort. Tiens, la mort, parlons en. Obligé quand on se retourne sur le passé. Ma mère était née en 23. Mon père en 19. Ils reposent en paix. Oui, une vieille vigne, c’est un sacré repère pour se resituer dans l’histoire, la vraie, la grande, ou la personnelle, la petite.

En 1924, on se remettait péniblement de la grande guerre. On manquait de tout. On reconstruisait, plein d’espoir, après la « der des der »… Et le vin doux, le Rivesaltes, ce merveilleux vin sucré qui s’arrachait dans le monde entier, encourageait, sans doute, les plantations nouvelles. Ici, avant, il y avait une immense forêt primaire de chênes. Puis un grand mas, spécialisé dans la semence de luzerne. Il pleuvait davantage, c’est sûr. J’aime écouter les vieux qui me racontent un temps que je n’ai pas connu. Un temps où le population du village était cinq fois celle d’aujourd’hui, où il y avait quatre-vingt chevaux, où l’on travaillait dix heures par jour, durement, mais en chantant, où l’on se lavait à la rivière, où on ne possédait rien, où le mot confort n’existait même pas mais où, pourtant, les rues étaient noires de vrais gens qui avaient de vraies conversations. Un temps que, bien que je doute que vous me croirez, tous ceux qui l'ont connu regrettent... Je vous dis, les arrachages, c’est le spleen garanti ;-)

Cette vigne, elle a été sans doute défoncée par une charrue puissante, tirée par quatre chevaux. On en a retiré les pierres, une à une, puis on a planté des porte-greffe, qui furent greffés l’année suivante pour certains, l’année d’après pour les autres, avec des bois provenant d’une autre parcelle, sans doute celle d’un ami qui en avait vanté la qualité. Travaillé à la pioche les cinq premières années, pour l’aider à s'enfoncer profondément, les premières racines de surface enlevées à la main, elle a été ensuite labourée au cheval, sans doute jusqu’aux années soixante dix, puis au tracteur à chenille, peut-être un petit tracteur italien, comme il y en a encore beaucoup qui tournent par ici. Longtemps, elle a été sulfatée à la machine à dos, puis à la brouette solo. Ensuite, le désherbant est arrivé, les tracteurs à roues et les pulvérisateurs trainés aussi. Alors, on a arraché un rang sur cinq, pour pouvoir passer, et on l’a cultivé en fonction de nouveaux critères dits « de rentabilité ». Je ne jette la pierre à personne. Ainsi va la vie.

La semaine dernière, elle a changé de maître. Je suis allée la voir, j’ai marché, de long en large, au milieu de ses vieux ceps tourmentés, au delà du noueux, tous ayant une gueule de second rôle d’un film policier des années cinquante ;-). Je vois moins la vigne aujourd’hui comme un ensemble d’invidualités mais plutôt comme une « population », comme un groupe, solidaire, interactif, qui, – mystère à élucider – communique peut-être entre ceps et se soutiennent mutuellement. Il est bon de garder parfois des rêves et le sens du mystère...

Je lui ai dit que son quotidien allait beaucoup, mais VRAIMENT beaucoup changer ;-) Qu’il y aurait « d'importantes modifications à son train de vie », certaines, certes, un peu violentes au début, mais que, si tout se passait bien, elle venait de gagner vingt cinq ans de vie supplémentaires.

Je lui ai parlé, je lui ai dit, « tiens le coup, serre les dents et tends l’oreille : tu pourrais bien entendre, entre deux rafales de vent, le bruit de la charrue arracheuse qui voulait venir t’arracher à ta terre et te laisser, pantelante, désarticulée, sur le champ de bataille...

Puis l’équipe est arrivée. On sait désormais comment faire. Nous avons peaufiné notre technique, après dix ans de sauvetage et plus de vingt hectares remis sur les rails. Le bruit strident de la tronçonneuse et le claquement des cisailles, d’abord, pour redonner aux pieds de nouvelles formes, autoriser à nouveau le passage du tracteur et favoriser, pour les ceps pour qui c’est encore possible, la formation de nouveaux bras.

La sortie des bras morts sera suivie de la taille, soigneuse, voire artistique à ce niveau de difficultés. Seul le gobelet permet un tel traitement, trop violent pour des tailles cordons ou guyot.

Puis ce sera l’écorçage, la tentative de sortir parasites et termites. Les soins contre les maladies. Puis, après analyse de terre, voire de sève, l'année prochaine, apport de fumier frais et d’un peu d’engrais organo-minéral pour leur donner des forces nouvelles, histoire de supporter une action qu’elle n’avaient connue que dans leur jeunesse : le labour. Certes, elles sont solidement enracinées, avec une racine pivot qui descend sans doute, se faufilant entre les cailloux pour trouver la fraicheur, à plus de deux, voire trois mètres. Elles le supporteront. Mon compte d’exploitation aussi, il faudra bien ;-). Car ce sera deux voire trois ans sans récolte ou presque, plus les heures et les heures pour retailler, conduire, redresser. Les piquets, pour soutenir les ceps plus faibles. Le labour à deux, une personne devant pour tenir les bras en avant du tracteur. Les traitements et les soins, les mêmes qu’une parcelle en pleine production, pour un rendement qui ne dépassera sans doute 5  à 8 hectolitres à l’hectare au début et ne dépassera jamais les 15 hl/ha, si tout se passe bien, dans… cinq ans.  Seul le résultat compte : un vin blanc unique, avec un vrai caractère. N’est ce pas l’essentiel ?

Est ce rentable ? Non, bien sûr. Est-ce logique ? Quelle question, bien sûr que non. Mais si nous ne le faisons pas, qui le fera ? Nous devons le faire, c’est évident. Une partie de ce que nous demandons à nos clients, une partie de notre valeur ajoutée doit être consacrée à ce genre d’actes gratuits, pour montrer l’exemple, montrer notre respect pour le passé, les anciens, leur travail et le patrimoine qu’il nous ont laissé.

J’avoue, cela me rend aussi très fier. Sans doute ferais je mieux, comme les conseillers agricoles, d’arracher tout cela et de remplacer ces vieilleries à l’agonie en gobelet par de beaux cépages internationaux et autres clones « améliorateurs », sur fil de fer, ce qui me permettra « d’économiser du personnel » en allant vers le « tout mécanique » et de « démultiplier mon investissement » en « boostant ma productivité ».

A tous ces conseils d’homme à courte vue, je préfère mes vieux ceps. Sans doute parce que m’occuper d’eux me donne l’impression aussi d’être un mec bien, un « honnête vigneron », soucieux certes de son bien être mais aussi celui du monde qui l’entoure. Par les temps qui courrent, ça me suffit.

PS : des photos, demain, si je trouve un moment...

12 commentaires

#1. Essa | mercredi 11 mars 2009 - 19:06

Tu es en forme en ce moment Hervé. Un bien beau texte, pudique, sensible, simple...respect.

#2. Philippe Barret | mercredi 11 mars 2009 - 20:32

Juste une poignée de mots : merci pour ce beau texte émouvant. Philippe

#3. Christian | jeudi 12 mars 2009 - 00:08

Une bonne nouvelle… et si bien écrite… on en partage le plaisir… Il y a trop longtemps que je ne suis pas venu arpenter les parcelles du Clos des Fées…

#4. Flore | jeudi 12 mars 2009 - 10:24

Bravo!

#5. Patrick Böttcher | jeudi 12 mars 2009 - 16:49

Félicitations, Hervé... et vivement que l'on aille à la rencontre ces demoiselles dans 3 ou 4 ans ....dans notre verre

#6. cyra | jeudi 12 mars 2009 - 17:48

j'aurais bien aimé que fut sauvée la vigne qui a enfanté la malvoisie 98 de vos débuts...j'en ai même gardé une bouteille...vide.

#7. claude D | jeudi 12 mars 2009 - 21:06

Magnifique espérance...

#8. hervé bizeul | vendredi 13 mars 2009 - 11:25

Cyra, la vigne de Malvoisie centenaire a été vendu à un nouveau propriétaire. Il l'a depuis arrachée. J'ai tenté de faire une sélection massale, mais on ne nous en pas donné le temps et de toute façon, l'état sanitaire ne le permettait plus. Qui sait, on en replantera peut-être un jour...
Hervé

#9. truffe3615 | vendredi 13 mars 2009 - 13:55

Merci pour cet acte de foi...
Grâce à vous, je viens de passer quelques minutes en pensée, en "communion" avec cette vigne, qui vous le rendra au centuple, ainsi qu'à nous...
Il faudra que je rendre visite à ces fées qui m'ensorcellent, un jour....

#10. Pablo | samedi 14 mars 2009 - 00:26

Herve,
bravo, simplement bravo. Pour le texte et pour ton amour des vieilles vignes et de la facon de voir le vin que je partage completement.
Heureusement qu'il existe des gens comme toi.... des vrais vignerons,avec un vrai vin avec personnalite et caractere (bien differents de ces vins stereotypes, uruguyens par exemple, ou je vais une vinif).

Bravo, et courage surtout !
amities,

Pablo Hocht (seguret)

#11. Michel Smith | mardi 17 mars 2009 - 16:52

Tu as raison d'y croire et d'y croire encore. Sacré sauveteur de vignes !

#12. LaurenceB | samedi 21 mars 2009 - 18:14

Bonjour,
je ne sais pas comment je suis arrivée ici, mais je suis heureuse de m'y être arrêtée. Je pense aussi qu'il faut sauver les vieux ceps comme il faut sauver les anciens légumes... dans mes 25mètre carré de jardin, les légumes, je peux participer, pour les ceps, peut-être faire des bouteilles "parrainage"? Individuellement, on manque parfois de moyens, mais collectivement, on peut peut-être faire avancer le schmilblick, non?

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