Le vigneron, son fournisseur, l'âne et le dindon

J'avais envie, ce matin, de vous raconter ma semaine dernière, qui consista, pour l'essentiel, à me disputer voire à passer pour un sale c..., avec des fournisseurs de ce que l'on appelle dans le métier les "matières sèches".

Nous sommes en crise, paraît-il, ou nous allons y être, voilà ce que prédisent tous les gens qui nous gouvernent, indirectement ou directement.

Bêta que je suis, je pensais que cela allait nous rentre un peu plus "solidaires", aptes à être plus "soudés", en bons partenaires que nous devrions être, afin d'être plus forts et de mieux résister au "tiramisu" qui nous guette, comme dirait Johnny dans la bouche de Laurent Gera ;-)

Or, de solidarité, point. L'étain passe de 25 000 $ la tonne à 9 000 $, mais les capsules sont toujours exhorbitantes. Le plastique remplace peu à peu les bouchons, mais ceux ci augmentent tous les jours, leur qualité semblant emprunter la courbe inverse. Le pétrole est passé de 150 $ à 40, mais on trouve toujours des "surcharges énergie" sur les factures de bouteilles comme sur celles de transport. Et personne ne s'étonne...

Monde étrange... Nous devrions nous serrer les coudes, mais certains continuent à utiliser leur pouvoir de nuisance pour réclamer de nouveaux avantages. Sans doute n'avons nous pas encore assez touché le fond. Ou sans doute suis je un peu naïf de penser que de situations mauvaises il peut sortir de bonnes choses.

J'aurais aimé avoir le talent d'écrire une sorte de petit compte chinois où, au fil d'anecdotes successives, épreuves et autres traversées de rivière tumultueuse, on aurait vu qui, du vigneron et de son fournisseur, était le dindon de la joyeuse farce. Las. Et puis j'ai pas trouvé ce que venait faire l'âne dans l'histoire. ça sonnait bien pourtant ;-))) Pour me remonter le moral, C., un véritable ami et partenaire, m'envoie une passionnante introduction au Wei-Ji.

Je crois que je vais l'envoyer à mes (nouveaux ?) fournisseurs...

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[Wei et ji] crise, en chinois.

En apparence. Car, ce que nous allons désigner ci-dessous par « le [Wei-ji] » appartient à la pensée stratégique. Ce n’est pas pour rien que l’Observatoire International des Crises (OIC) en a fait son symbole. Petite introduction à l’esprit [Wei-ji].

« Ce qui ne me détruit pas me rend plus fort. » Ces mots de Friedrich Nietzsche sont une ouverture à la pensée [Wei-ji], pour laquelle chaque crise possède deux constituants indissociables, le risque (wei ) et l’opportunité (ji ). Ainsi nous pouvons sortir plus fort d’une crise, en saisir l’opportunité pour avancer, se remettre en cause. D’où l’importance des débriefings en sortie de crise et aussi des indispensables décisions, parfois lourdes, tellement difficiles à prendre que seule l’importance d’une crise et de ses conséquences le permettent. La crise comme instrument du renouvellement : des crises naissent le courage, du courage, la décision, de la décision l’action. Le risque, l’incident, l’accident, à l’origine de l’action, en réaction. C’est le point de vue le plus usité du [Wei-ji] en occident. Nous en connaissons la puissance, lorsqu’au sortir de guerres assassines, l’Europe s’est construite sur l’inimaginable amitié franco-allemande, pourtant devenue réalité.

Sortir des formats

Mais le [Wei-ji] est également une mise en garde. Car le risque (wei ) désigne le danger qui guette à chaque fois que l’ordre semble établi, que des vérités s’imposent. Les crises naissent des formats, de la pensée unique, des vérités premières. Les « vérités », souffle prétentieux et servile de l’ignorance. Le (wei) nous incite à la remise en cause perpétuelle de ce que nous tenons pour indéfectible. L’imbécile déclare « il n’y a pas de problèmes, que des solutions », appel désuet, lorsqu’il n’est pas désespéré, à asseoir les positions. Appel résolu au conservatisme des formats dans lesquels seules les variables d’ajustement existent. Le (wei) demande de dépasser ces mythes. Combien d’entreprises, d’organisations et d’hommes, voire de civilisations, furent sacrifiés sur l’autel de l’immobilisme ? Sortir des formats ouvre le champ de l’opportunité (ji) ; opportunité de comprendre, d’apprendre, de s’adapter. Le (wei) désigne aussi le risque de s’éloigner du chemin de la connaissance au profit de la facilité. Ainsi, la pensée [wei-ji] est un perpétuel avènement autant qu’un événement. En cela, le [wei-ji] diffère du sens que nous attribuons généralement au mot « crise », et (wei) au mot « risque ». Comme l’a justement écrit Michel Serres « Nous craignons de nous trouver démunis de ce qui, précisément, faisait peur à nos ancêtres : la contingence. » Ces mots trouveront leur écho dans l’importance des bouleversements et renoncements nécessaires face à l’enjeu environnemental, face à l’épuisement des ressources de la planète.

Fragile équilibre

Le [Wei-ji] est l’émanation d’une tension irréductible entre danger (wei ) et opportunité (ji ). Car, me direz-vous, il nous faut bien tirer les leçons du passé, trouver un socle sur lequel construire l’avenir. C’est l’objet permanent de la tension [wei-ji], du subtil dosage entre le risque de l’immobilisme et l’opportunité du renoncement au profit du renouvellement.

Dans l’esprit du [wei-ji], les crises ne sont pas à éviter, ni inutiles, ni surprenantes. Elles sont présentes. Seule la tension compte.

Nous entrevoyons mal dans l’opportunité (ji ) du [Wei-ji] la part du diable. Le [Wei-ji] nous rassure car, traduit par crise, nous voulons en voir l’opportunité comme le pendant du danger. Mais dans cet équilibre, la réciproque est vraie. Et dans un occident hyper opportuniste, s’accaparant non seulement les ressources, mais également les esprits, la puissance du (ji ) est monumentale au point de faire de notre mode de vie un modèle planétaire de civilisation (sauf en Chine ?) Et n’oublions pas que la course effrénée du développement et de la croissance appartient également à l’opportunité (ji ). Et cette amplification du (ji ) ne fait que croître la tension au point que le risque devra s’imposer à son tour : dans l’esprit [wei-ji], tôt ou tard, l’harmonie entre (Wei et Ji) sera rétablie. Consubstantiels, le wei et le ji sont inséparables dans ce que nous nommons « crise » et forment un fragile équilibre...

2 commentaires

#1. Franck PASCAL | mardi 20 janvier 2009 - 08:11

C'est tellement vrai!

#2. 1ppy | mardi 20 janvier 2009 - 11:07

Pas le moindre doute Hervé, cette attitude [wei] de tes fournisseurs est tout simplement une opportunité [ji] pour toi d'en rencontrer de plus fiables.

Cette notion d'"équilibre en mouvement" en opposition à l'ancrage pur et dur, au dogme,... est en effet passionnante tellement elle est généralisable.

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