Cent fois, sur le métier...
Je ne sais pas pourquoi, mais cette année, je "vois" le millésime, je le visualise comme un métier à tisser...
Tout au long de l'année, nous avons "filé la laine", fabriqué des "fils", autant de "bobines" qui, aujourd'hui, se rejoignent pour donner vie à un seul fil, à un gigantesque "nœud-vin", tout se mêlant et s'entremêlant dans les cuves. J'ai l'étrange sensation qu'aujourd'hui, 25 septembre, tout se "noue", dans un grand ballet de vendangeurs, de seaux, de hottes, de camions, frigo ou non.
Le raisin, fantastiquement à maturité, sans l'être pour autant trop, arrive de tous côtés, à la cave, de ces dizaines et dizaines de parcelles que nous cultivons amoureusement pendant 12 mois. Il est temps de récolter leurs fruits, sans attendre, sans risquer une sur-maturité qui reste le plus grand ennemi de l'élégance et de la finesse. Dernières Syrah sur les hauteurs, Carignan sur les bacs orientés à l'ouest, Grenache des Clos de Génégals, premiers Mourvèdre des secteurs les plus ensoleillés, il n'y a que dans les grands millésimes où nous pouvons rentrer les quatre cépages en même temps. C'est le cas cette année. Et c'est aujourd'hui.
Comme un maître tisserand, il me faut désormais choisir matières et couleurs, les entremêler intimement, les fusionner dans une fermentation commune. C'est là le principe du "Vieilles Vignes", depuis l'origine, depuis l'époque où nous n'avions que 4 cuves... L'assemblage se fait traditionnellement à la cuve, si tant est qu'au bout de dix ans on puisse parler de tradition, et la vinification toujours "grains mêlés", ce que seule permet notre mosaïque de terroirs. Peut-être le mot "rite" serait-il plus adéquat que "tradition" ;-) Il faut que je surveille mon vocabulaire. Qui sait, peut-être serai-je le premier bloggeur à rentrer à l'Académie Française ? ;-))) Devant tous ces raisins qui arrivent, les peines et les soucis de l'année s'oublient, s'envolent et il me semble merveilleux de pouvoir disposer d'autant de "couleurs", de "goûts" et de "textures", de cépages et de maturités, afin de tenter d'élaborer un "tableau/tapis/vin" le plus riche, le plus complexe mais aussi le plus pur, le plus éclatant, le plus énergique possible.
Rien ne garantit pourtant que ce sera le cas...
Devant un tel millésime, devant une telle qualité, devant une telle richesse, une telle couleur, une telle acidité, devant la beauté de ces mouts qui commencent à peine à frémir, on peut espérer, sans doute, un grand vin. Mais on ne peut raisonnablement se dire que l'on en est le moins du monde à l'origine. La nature décide. Elle donne. Elle reprend. Et rien ne permet encore d'affirmer, à l'heure où j'écris ces lignes, que le vin sera "grand". Comme l'écrivit un jour Stanley Weinbaum, «dans le monde, tout n'est pas sujet aux mathématiques. Dans ce tourbillon cosmique qu'est la vie, tous les facteurs ne peuvent être réduits à des formules, exprimés en chiffres, intégrés, emballés en paquets joliments étiquetés puis classés. Il existe dans l'univers un facteur de hasard – l'entropie, la chance, le libre arbitre, le destin, ou ce que vous voudrez — bref un facteur inconnu qui interdit le calcul exact». Même si tout les ingrédients, les matériels, les hommes, les talents, personne ne peut pour autant garantir, dans la mystérieuse alchimie du vin, qu'un millésime entrera dans la légende et que, cinquante ans après, il fera encore parler de lui.Pourtant, depuis le début de ces vendanges, je ne peux m'empêcher de penser que ce millésime sera vraiment différent (est-il là, mon 1947, mon 1959 à moi, celui que je ne pourrai jamais reproduire sans pour autant en éprouver aucun regrets ;-) ?. Qui peut le dire. Pas moi, en plein doute, sans doute obligé de changer certaines options de vinification, pilotant à vue, à l'instinct, sans carte ni copilote, lancé à toute allure sur une petite route de montagne... Saurais-je en négocier les derniers virages ? Nous verrons bien. A chaque jour suffit sa peine.
P.S. : il me revient en mémoire un reportage vu il y a longtemps sur la corderie royale de Rochefort. C'est peut-être une image qui convient mieux que celle du métier à tisser. Des fibres, des fils, puis des torons, puis des cordes... bon, c'est écrit, trop tard ;-)
un commentaire
Bonjour Hervé,
Vous permettez que je vous appelle Hervé ?!
Dimanche prochain, c'est Les Sorcières 2006 avec un couscous royal, glané chez une de mes cavistes préférées à Paris XVII (Nicole, Côté Cave). Je suis sûr qu'on va se régaler. L'occasion pour moi, ignorant que je suis, de goûter votre vin pour la première fois. Même si je connais vos raisins pour avoir dégusté PICA, le vin de Stéphane Loisel...
Peut-être viendrez-vous faire un tour sur mon modeste VINSURVIN. De toute façon, dès que j'aurai goûté à votre vin, je me précipiterai sur mon blog pour en parler !
Plein de bonnes choses à vous,
Fabrice Le Glatin, VINSURVIN, Producteur de Chroniques Oenophiles.
Réponse de HB : hello Fabrice. Désolé de cette réponse tardive qui arrive sans doute après la bataille... Bon, ça me semble un bon choix, ce Sorcières sur un Couscous. Peut-être un peu frais, vers 16 °, surtour s'il fait beau et chaud, et puis un petit passage en carafe ou une ouverture deux heures avant, parce que ça réduit un tout petit peu, en ce moment, enfin ça dépend des bouteilles. Je ne manquerai pas d'aller voir sur votre blog, que je feuillette régulièrement. Amicalement, hervé bizeul