Savoir faire les nœuds

Adolescent, j'ai souvent  travaillé chez un fleuriste. Etudiant, j'ai fait quelques vacances de noël chez un libraire. Je suis toujours étonné de voir que, parfois, bien des années après, on se rend compte combien un savoir-faire que l'on croyait inutile vous sert, d'un seul coup.

Dans les deux cas, j'ai fait beaucoup de nœuds avec de beaux rubans, autour de bouquets ou de livres. Mais qui eût cru que le fait de faire vite et bien de beaux et solides nœuds ou passer maître dans l'art du bolduc me servirait un jour ?

On me demande souvent pourquoi j'ai choisi de planter toutes mes jeunes vignes (sauf la dernière, vous l'avez remarqué) en échalas individuel et en taille gobelet. Parce que je pense que le gobelet change la vigne et donc le vin. Parce que je trouve cela tellement "esthétique", tellement mieux intégré au paysage que des alignements de piquets et de fils. Parce que j'adore, en bon anti-conformiste que je suis, ne pas suivre les rangs mais pouvoir me promener dans mes vignes en tout sens, au gré de mon humeur. Tout cela est vrai. Mais il y aussi la petite histoire.

La première Syrah que j'ai acheté, il y a dix ans, était en gobelet, sans aucun système de palissage. A vrai dire, elle rampait... Minuscule, mal foutue, y mettre un palissage m'aurait obligé à perdre une surface énorme. De plus, je n'avais pas le savoir-faire, à l'époque, pour passer du gobelet au cordon ou au guyot. Alors, un jour, mon ami Gérard Gauby m'a dit, me faisant l'honneur de venir la voir : "pourquoi pas l'échalas" ? Bonne idée.

La plantation de cette première parcelle est un souvenir très vif. Avec mon ami Christian et le bon Yves, nous étions partis la fleur au fusil, armés de nos barres à mine et de nos masses, pour planter, en plein mois de Juin, sous un soleil de plomb, dans une terre dure comme de l'os et truffé de cailloux, de grands piquets de 2m20. Le deuxième jour, épuisés, rouges, meurtris, nous avions décidé d'attendre, pour finir, la pluie, après deux jours d'enfer... Ce soir là, Christian n'aurait pas dû manger les fameux "petits gris" du restaurant local, fort bons mais peut-être un peu trop intrusifs pour son estomac fatigué, et nous n'aurions sans doute pas du boire avec autant d'entrain... La nuit, le réveil furent, comment dire, "rudes" ;-). Inoubliables pour Christian, j'en ai peur ;-)

Puis il y eu la Cresse, la première plantation et la seule vigne que je m'imaginais planter dans ma vie de vigneron ,-)  Alors, comme je savais planter les piquets et que je ne voyais pas l'utilité d'acquérir les finesses du palissage métallique pour si peu, je choisis à nouveau l'échalas. Serge venait de rentrer dans l'entreprise, il était jeune, infatigable et, en quelques jours seulement, avec Yves pour l'alimenter, il dût bien en planter 4 ou 5 000. Respect, admiration, reconnaissance.

Après, d'une parcelle à l'autre, nous étions devenus accrocs et, entre les jeunes vignes et la reprise des vieilles Syrah, on doit bien aujourd'hui avoir 60 000 échalas, voire plus, où, chaque année, il faut attacher la vigne au fur et mesure qu'elle pousse, et exactement à ce moment là, sous peine de voir les sarments arrachés par le vent. C'est une course contre la montre, un combat, long, complexe et couteux, contre les caprices de la nature.

C'est simple, en fait. A la ceinture, une botte de rafia. On se baisse vers 7 heures le matin et on ne se relève que pour changer de rang ;-) Bonjour le dos.  Un fil, un huit, on serre avec délicatesse mais fermeté, puis on noue. On en met un deuxième, en fonction de la pousse et voilà, c'est fait, la vigne est attachée, tel un magnifique paquet cadeau. Après, au fur et à mesure que ça pousse, on recommence.

Allez, les photos : la Cresse, à Tautavel, de bon matin. Les Syrah en septième feuille, avant, l'attachage. L'équipe, en train d'attacher en souplesse et en rythme ;-) La Syrah avec un ou deux rafias. Une vue d'ensemble des vignes bien alignées. Si l'expérience vous tente, un jour, welcome ;-)


un commentaire

#1. Romain | mardi 20 mai 2008 - 18:35

Etant donné que j'intègre votre équipe lundi 26, je crois que je vais commencé à m'entraîner au noeud de ratafia sur échalas dès aujourd'hui! ;-)

Je suis entièrement d'accord sur le fait qu'une vigne en échalas s'intègre bien mieux au paysage qu'une vigne palissé avec des piquets et des fils en fer, comme on peut en voir dans beaucoup de région. Les terrases de l'Hermitage et de Côtie Rotie sont d'ailleurs les plus beaux vignobles que je n'ai jamais vu!... peut être changerais-je d'avis en reppartant du clos des fées?! ;?)

En plus, il doit bien y avoir une raison pour que les anciens aient choisi de conduire la syrah en échalas dans les côtes du rhône septentrionales, où elle s'exprime si bien. D'ailleurs avez remarqué des différences de maturité et gustatives entre des syrahs en échalas et des syrahs conduites différemment?

A lundi en fin de matinée.

Romain

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