Qui suis-je pour juger ? - III

.../...

Si les vins doivent beaucoup à la météo, l'influence des propriétaires, à travers les décisions prises, est elle aussi prépondérante. Par exemple, certains auront cette année presque éliminé les merlot du premier vin, ne gardant que les Cabernet-Sauvignon, plus réussis d'après eux, plus fermes, plus concentrés. Plus "anormaux" ai-je pensé en goûtant certains vins... C'est vrai que les merlot étaient parfois envahissants dans certains millésimes. Là, on en vient à les regretter. Mais ils n'étaient vraiment pas au niveau dans certains crus, parait-il.

2007 est donc une année de rythmes et de choix. Certains châteaux feront par exemple un assemblage 70 % premier vin, 30 % second. D'autres, à qq chose près, exactement le contraire. Par choix gustatif ou par stratégie financière, qu'importe. En tout cas, il est aisé de comprendre alors que le millésime sera très hétérogène. C'était d'ailleurs particulièrement flagrant : certains jouent le fruit, l'équilibre, la buvabilité, la possibilité de boire vite et bon, sans se prendre la tête, des vins ma foi fort attirants. D'autres cherchent à crier avec hargne : "plus de petits vins chez nous, que du grand, du brutal, du musclé, du boisé très neuf et très fumé, à attendre dix ans, comme les autres". Qui a raison ? Qui a tort ? A chacun de choisir son camp, chez les buveurs aussi, et de privilégier ses propres choix d'amateur.

Comme me le disait mon ami René, grand collectionneur et très averti dégustateur, "on a du stock, on peut attendre...". C'est certain. Moi aussi, d'ailleurs, j'ai du stock et du bon et, étrangement, cette année, je me suis retrouvé attiré justement par ces vins de fruits, de fraîcheur, avec malgré tout, ne vous leurrez pas, de sacré beaux tanins, fermes et veloutés.

Dureront-ils dans le temps ? D'abord, rien de sûr quand à l'assemblage final. Aux primeurs, sans soupçonner ni accuser personne, les châteaux présentent des échantillons qu'ils pensent conforme à ce qu'ils vont faire. Entre aujourd'hui, il va se passer bien des choses... Les élections américaines, le dollar qui peut monter encore et qui, même s'il baisse après les élections, se verra concurrencer par un baril de pétrole qui pourrait lui encore monter. La crise des "subprime", le moral des ménages, à certains moments, les dégustations ressemblaient d'avantage à des cours d'économie ou de prospective... Et puis il y a les notes, qui nous réservent sans doute des surprises ... Les vins ne méritent pas d'être à ce point mal notés, mais ils le seront sans doute, comme l'a été en son temps 1987, certains journalistes ou supports ayant très envie de grignoter du pouvoir à Bob, même si des étiquettes prestigieuses y laissent des plumes. Donc, à l'heure de la mise en bouteille, bien malin qui sait quels seront les choix. Avec un belle note, en tout cas une des meilleures et un bon prix de primeur, les propriétaires joueront le jeu et serreront les assemblages au maximum. En cas de prix très bas et de faible demande, les vins seront sans doute un peu plus légers mais aussi moins rares et moins chers. Dans les deux cas, il y aura le plaisir de boire des grands vins sauvés d'un millésime difficile, ou celui de boire rapidement de belles étiquettes et de bons vins. Il faudra alors certes regarder les notes, mais surtout lire les commentaires, qui, pour une fois, risquent d'avoir plus de valeur...

Ah oui, le vieillissement... Lundi soir, bien au chaud ;-), on a eu la gentillesse de m'ouvrir un Haut-Brion 87, tout à fait de circonstances. Après une dizaine de minutes à se chercher, alors que mon espoir diminuait, le vin s'est ouvert d'un coup, a eu une sorte de champ du cygne d'une vingaine de minutes, puis s'est effondré. Une belle bouteille, un bon moment, tout à fait à la hauteur des 30 euros que coûtait à l'époque une telle bouteille (et oui...). J'ai ouvert un Mouton du même millésime dernièrement, bien meilleur encore. En 87, ces deux vins étaient sans doute parmi les dix plus belles réussites du millésimes. En 2007, plus d'une centaine de vin dépassent allègrement ce vin en qualité, et cela ouvre donc d'agréables perspectives... Ah, bien sûr, le prix ne sera pas le même... ;-)


Allez, en vrac, quelques noms : Yquem aura 96/100 partout, sera donc trop cher pour moi, dommage pour mon fils qui n'en aura pas dans sa cave (il est né en 2007). Mais il aura du Guiraud, pas loin d'être aussi bon et sans doute plus humain au niveau des prix (il faut bien relancer le cru...). Du coup, on lui en achetera un peu, pour fêter le renouveau du château, et il pourra en boire longtemps... Grand milésime à Sauternes, qui m'évoque 67, tant les sucres sont nombreux mais équilibrés par l'acidité. Arche, la Tour Blanche, voilà des crus qu'il faudra stocker pour dans vingt ans, histoire de retrouver le plaisir de boire des liquoreux à maturité.


Beaucoup aimé les vins de Stéphane Derenoncourt, dont le sien, bien sûr. Il a su conseiller à tous ses clients de jouer le fruit et l'élégance. Seront-ils récompensés ? Pas sûr. On parlera de Jean Faux, un de ces soi- disant "petits" Bordeaux qui n'ont rien à envier à certaines étiquettes aux deux "P", prestigieuses mais paresseuses. Ce n'est pas parce que c'est un ami que je ne devrais pas saluer son travail et la gaieté communicative de ses vins. J'ai beaucoup aimé "Les Trois Croix", un Fronsac fait par l'ancien directeur de Mouton-Rosthchild, Patrick Léon. Il a gardé la main ;-) Si j'étais journaliste, je parlerai encore et toujours de Fronsac, la grande injustice de Bordeaux aujourd'hui.

J'ai adoré, comme tout le monde, Latour du Pin, le nouveau vin fait par l'équipe de Cheval-Blanc. C'est moderne, c'est puissant, c'est soyeux, le petit futé qui fait ça a de l'avenir devant lui, c'est sûr. J'ai oublié de lui demander son nom, désolé. Albert, Bernard, si vous me lisez, l'année prochaine, confiez lui donc petit-Cheval ;-). Mais ce sera super bien noté par Bob, c'est sûr, alors, peu de chance que ça soit à notre portée. On essaiera quand même. J'achèterai Beychevelle, ça sera la première fois depuis des lustres. Je le boirai dès que je le recevrai. Là, y'a des chances que personne n'en parle, aveugle devant les progrès et les efforts accomplis, donc, bonne affaire, pour ceux à qui boire une bouteille ne fait pas peur. Je boirai je l'espère un jour un peu d'Ausone 2007, chez Alain Vauthier ou Jean-Luc Thunevin, dans cinq ou six ans, enfin j'espère. Parce que son 2007, c'est non seulement un sacré grand Ausone, mais avant tout un sacré vin de vigneron, dans le sens Bourguignon (et flatteur) du terme. A Saint -Émilion, ce sera aussi une caisse de Croix de Labrie, où la chance s'est associée au talent dans un vin d'un équilibre surréaliste. Il y avait une bonne étoile sur les vignes et sur le chai de Michel Puzio cette année et il a su la faire bosser ;-). Ah, et pour Noé, je vais me prostituer (ou lancer une souscription. Et si ce blog devenais payant, au fait ? ;-) pour trouver six bouteilles de Pétrus, parce que cette année, sa finesse et son fruit m'ont franchement touchés, là, au milieu du torse, et ça faisait un moment que ça m'était pas arrivé. Et si on peut mettre avec quelques flacons d'un Trotanoy sublime, ça serait bien, Père Noël ;-). Dans tous les cas, j'arriverai bien à acheter une caisse de Certan de May, un des dix vins que j'ai préféré cette année. Mais j'ai pas tout goûté, loin de là.

Bon, voilà, sur cette liste des courses à faire, ainsi s'achève mon - court - périple bordelais du printemps 2008.

3 commentaires

#1. Jacques Perrin | dimanche 6 avril 2008 - 12:19

Hervé, nos analyses se rejoignent. En ce qui concerne Beychelle, je l'ai mis en évidence sur mon blog comme l'une des réussites significatives. (voir Jour 3 ou 4). Il y a un autre vin dont il faut parler car il est absolument hors normes et délicieux, avec la texture d'un grand Bourgogne, c'est château Fonroque !

#2. Nicolas | mardi 8 avril 2008 - 09:29

Je "tombe" sur votre blog et y découvre que vous aussi, vous prospectez à des fins de transmission au fiston! Le mien est né en mars 2007, la recherche de vins viables est un loisir à part qui nécessite un talent de voyance à la limite du pari. N'ayant pas accès facile aux chais et primeurs 2007, si vous avez des pistes intéressantes à me soumettre, n'hésitez surtout pas!

#3. cyra | mercredi 9 avril 2008 - 14:49

pour les parents d'enfants nés en 2007 dont je fais partie, chateauneuf du pâpe devrait bien tirer son épingle du jeu...à suivre

Ajouter un commentaire


Merci de bien relire vos commentaires avant tout envoi. Une formulation claire et grammaticalement correcte sera appréciée.

Les commentaires sont légèrement modérés. Merci d'éviter le hors-sujet, tout commentaire inapproprié sera supprimé.

Les commentaires ne reflètent pas nécessairement la pensée ou le point de vue de l'auteur du site. Si vous décidez de commenter des articles de ce site, vous acceptez d'assumer l'entière responsabilité de vos écrits.

Soyez libre d'exprimer votre pensée, mais toujours dans le respect des autres.

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.