Qui suis-je pour juger ? - I
Seul et tranquille dans ma petite voiture, sous un crachin persistant et un ciel de plomb, je me suis souvent posé cette question, entre dimanche et mardi, alors que j'arpentais les routes de la Gironde.
Je vieillis, que voulez vous. Je doute d'avantage, ce qui ferait sans doute sourire mon grand-père, s'il était toujours là. Et puis surtout, je fais du vin, maintenant, et j'avoue que lorsque je vois autant de certitudes chez certains, de paroles dures et partiales dans la bouche de certains autres, de ces dégustateurs qui n'ont jamais mis une botte dans un rang de vigne ni ne sont jamais courbés pour toucher une grappe, j'avoue que j'ai un peu de mal. Bon, je l'ai fait, à mon époque, et sans doute plus durement encore qu'eux, alors suis-je bien le mieux placé pour juger ceux qui jugent ? ;-)... L'étape suivante est sans doute d'en sourire, mais je ne suis pas encore prêt à ne plus me révolter ;-)
Serais-je encore capable de faire mon ancien métier de journaliste, aujourd'hui ? J'en doute. Une chose est sûre, je le ferais différemment. Je passerais plus de temps dans les vignes, avant la récolte; plus de temps dans les chais, durant la vinification; plus de temps avec les employés qu'avec les propriétaires, pendant les dégustations. Mais ce temps, pourtant nécessaire, aucun journal ne me l'aurait donné, car aucun média ne le donne à quiconque. Alors, pas de regrets.
Au delà de ce temps, qui, manque cruellement (des milliers de vins en 5 jours pour certains dégustateurs...), j'ai beaucoup pensé aussi à la notion de "rythme" en goûtant, à une allure inhabituellement lente, une petite centaine de vins. Les rythmes de la vigne, dont j'ai beaucoup parlé avec mes amis de Pontet-Canet ou d'Ausone (j'en reparlerai avec vous, c'est promis), les rythmes du vin, bien sûr, qui, en ce début 2008, n'avaient rien à voir, cette semaine, avec les rythmes commerciaux et médiatiques qu'on leur impose.
J'ai été particulièrement frappé, cette année, en effet, de ce "décalage de rythme", facile à percevoir lorsque l'on fait du vin, mais qui m'étais étranger à l'époque où je ne faisais que le goûter.
Je ne présentais aucun de mes vins, d'ailleurs, cette année, à l'exception d'une petite dégustation, dimanche soir, avec quelques amis proches. Des vins plutôt bons, rassurez-vous, 2007 étant un immense millésime dans le Sud, au fruit "mama mia" comme dit François Mauss ;-), mais encore en travail : du gaz, de la vie, des jus fantasques, désorganisés, explosant de minute en minute de parfums et de saveurs différentes. On en vint à me le reprocher : comment ? Un professionnel comme moi ? Ne pas "préparer" impeccablement mes échantillons ! Loin de me vexer, je pensais à mon fils aîné qui, à bientôt cinq ans, m'enchante de son énergie, de sa créativité, de sa candeur parfois, de son enthousiasme, de sa curiosité, de ses bêtises et de ses abandons. Cinq mois à peine après être passé de raisin à vin, on voudrait que mes vins soient déjà "dressés", "disciplinés", comme un enfant dont on refuse l'âge tendre et qu'on "endimanche" dans un costume de grand, lui imposant des règles, des rythmes d'adultes, qui ne sont pas les siens. P...., mais laissez les vivre, vos vins, ais-je eu plusieurs fois envie de crier à certains propriétaires, laissez les évoluer, grandir, s'épanouir, au lieu de vouloir, alors qu'ils ne sont encore que des bébés, les enfermer dans des "nasses" techniques et des jugements dont ils ne sortiront plus jamais. Mais voilà. Il y LE Marché, ses rythmes à lui, ses obligations, ses traditions et ses habitudes. Et c'est lui, aujourd'hui, qui a le "final cut"...
Ces rythmes là, les ouvriers, les maîtres de chais, les régisseurs les sentent mieux, souvent, que certains propriétaires. Ils sont en prise directe avec le liquide, ce que l'organisation militaire et complexe de crus classés, souvent très grands, ne permet plus toujours à ceux qui les dirigent. Ces hommes là, ces hommes de l'ombre, discrets, silencieux, me parlent d'avantage, aujourd'hui, qu'ils ne le faisaient auparavant. Ou s'ils ne peuvent parler, ils sourient discrètement à certaines de mes questions ou de mes affirmations, m'en disant encore plus, souvent, qu'en prenant la parole ;-) Peut-être à cause de ce blog. Peut-être aussi, sans doute, parce que je les regarde d'une autre manière (ou que je les regarde tout court, je l'avoue...), avec plus de respect et d'admiration pour leur rôle parfois bien ingrat.
Eux savent que le vin ne devrait pas être là, sur les tables, en ces premiers jours d'avril, en train de se faire descendre en flamme par quelques journalistes anglo-saxons besogneux venus "casser du Bordeaux" pour tenter d'exister. Eux savent que dans un mois, dans deux, dans trois, le vin aura autre chose à donner, à prouver, qu'il n'est pas "conforme" aujourd'hui, au fond de lui, à ce qu'il montre, et qu'il sera bien différent, en bien ou en mal, dans le futur. Mais qui les écoute ?
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2 commentaires
Cher Hervé,
comme toujours tes textes me font vibrer mais celui ci me donne envie de chialer tant c'est réjouissant de mettre en avant ces hommes et ces femmes de l'ombre qui connaissent si bien leur métier et le rythme du vin. Dans les supports médiatiques, je crois que celui qui fait le plus d'effort est J. Dupont au Point pour donner la parole à celles et ceux qui savent que le vin ne devraient pas être là. Mais alors quel serait le meilleur compromis entre les médias et les producteurs pour les Primeurs ?
Réponse de HB : Cher Ralph, je n'ai pas de solution. On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. Les primeurs sont victimes de leur succès et, alors qu'ils ne touchaient qu'une centaine de cru, 20 journalistes et une centaine de négociants, ils touchent aujourd'hui des crus mineurs, des centaines de journalistes et des milliers de "revendeurs". La question n'est pas de décider si le vin doit être là. C'est oui, bien sûr. La question est que ce rythme de dégustation trop rapide, certaines années, influence le goût et le type de vin. Chacun ses choix et la charge de les assumer. Qui vivra, verra...
le champ du cygne: alors c'était un chant de mars