La bouche cabri

Voilà bien une expression réunionnaise qui a pris tout son sens lors de mon retour de Vienne...

La bouche cabri, c'est un peu l'oiseau de mauvais augure... C'est dire un truc, comme ça, sans y penser, et paf ! quelques minutes ou heures après, la chose se produit, et bien sûr, c'est le plus souvent une chose négative... Ayant échappé de justesse à la tempête qui balayait le nord de l'Europe (je sais pas si vous l'avez vu au journal, mais la vidéo de l'avion en train d'atterrir « en crabe » à Munich et sauvé par les réflexes du pilote était franchement impressionnante, ...), nous voilà dimanche de retour à Gérone après le meilleur vol Ryanair que j'ai jamais fait... Dans le parking de l'aéroport, devant la voiture de mes amis les Gauby, j'évoque notre passé commun : « pas loin de dix ans, non, que vous l'avez, cette Xantia ? Pas de pannes? On était pas allé en Hollande, ensembe, en 2000 ? », évoquais-je avec nostalgie et un brin d'angoisse... « Et oui, me dit Mélanie en riant, et elle tourne comme une horloge... D'ailleurs, elle sort de révision et rien à signaler...» Quinze minutes après, en panne sur l'autoroute, je savourais toute la subtilité de l'expression pour le moins de circonstance. : j'avais eu la bouche cabri ;-( A imaginer quelque chose, cette chose arrive... Vive la pensée positive... Assistance, dépannage, vous connaissez le parcours et, heureusement, le grand Gérard G. lui même en personne a laché son tracteur et est venu nous chercher afin de nous éviter un trajet indigne en dépanneuse ;-). A la frontière, c'est dimanche et bien sûr, une file sans fin de poids lourd, interdits de circulation en France, attendent de pouvoir passer la frontière et bloque tout... Quatre heures de retard, quand même, c'était juste ce qu'il me fallait pour ne pas voir mes enfants et couronner d'une belle cerise mon périple autrichien...

Le dernier jour à Vienne, je l'avoue fut plus doux que les précédents. Dans une forme o-lym-pi-que, je décidais de m'amuser coûte que coûte et, perdu pour perdu, de, comment dire, mettre un peu d'ambiance ;-) Assez déchainé, je l'avoue, dans un mélange de bonhommie et de patois franco-anglo-allemand, je proposais d'un air bonasse à tous les clients de passage de goûter mon vin, avec des attitudes dignes de Valérie Lemercier (mon idôle...). Le résultat ne fut pas vraiment couronné de succès, mais eut au moins le mérite de faire rire mes voisins pendant une bonne partie de la matinée. "Warum le Clos des Fées ?"... " Et bien vous voyez, avant, j'étais un prince charmant d'une beauté légendaire. Et un jour, à Vingrau, au détour d'un petit arpent de vignes entouré de pierres sèches, j'ai croisé une vieille courbée sous un énorme fagot. Ayant refusé de l'aider, elle sortit sa baguette et bling !, me voilà condamné à une légère surcharge pondérale et à errer, en Autriche, à la recherche de clients qui semblent tous ignorer où est le Roussillon ;-))). Pour noyer mon ennui, j'eus cependant droit, je l'avoue, à une belle visite du Palais Coburg (merci Luc) et de son back stage, challenge architectural remarquable, puis je trainassais un moment en visitant (guidé et surveillé par des vigiles à l'air agressif...), la cave des vins Français, celle des vins Autrichiens, celle dédiée aux vins du Nouveau monde (magnifique, en forme de carène de bateau) négligeant celles dédiées à Yquem ou à Mouton-Rothschild. Le Dom Pérignon Lounge me fit grimacer, avec son ambiance laquée noir et son affiche « Porno Chic » ou des mannequins à peine pubères et anorexiques se la jouaient « histoire d'O » avec de jeunes fils de mafieux au look bien Arien... Tout le monde n'est pas Karl Lagerfeld...

Au déjeuner, je me dis qu'il était temps de se lâcher un peu. Un demi Laville-Haut-Brion me remonta un peu le moral tout en descendant mon compte en banque. Le vin n'était pas vraiment au niveau des espérances d'un amateur de Sémillon comme je me targue de l'être, mais bon, la bouteille me fit bien rire : importé aux USA par Château & Estate, vendu aux enchères à N.Y, puis à Londres par Sothebys, le vin avait quelques heures de vol derrière lui... Je pensais au pauvre Jean-Claude Vrinat, avec qui nous parlions souvent de l'excellence des vins du Taillevent, conservés depuis l'origine dans des carrières glacées et humides... On me parlait ici d'une cave de 20 millions d'euros de stock... Que des vins achetés aux enchères... Que des étiquettes... Je me dis alors que je n'avais résolument pas compris cette facette de l'Autriche (tous ne sont pas comme ceux là, j'en suis sûr, enfin je l'espère de toutes mes forces...) et que j'aurai dû afficher ma revue de presse au mur, derrière moi, ou me mettre un gros badge sur le revers de ma veste, avec mon récent 93 chez Bob... Trop tard, je n'avais pas de schcotch double face...:-) Je décidais de lutter activement contre le spleen qui me guettait et partageais avec mes compagnes de déjeuner, charmantes, une bouteille d'un excellent Angélus 96, pourtant pas réputé pour être un des meilleurs millésimes de Saint-Emilion et qui, ce midi là, fut largement à la hauteur et même d'avantage.

L'après midi trainassant, je décidais d'un seul coup de boire le calice jusqu'à la lie, et de me concentrer à la dégustation studieuse de tous les pinots noirs présents ;-). Excellente gamme chez Faiveley, avec des 2005 de garde, sortes de diamants dans leurs gangue, que le temps taillera avec grâce, j'en suis certain. Très belle gamme chez le callifornien de l'étape, Au Bon Climat, avec à une extrémité des pinot arachnéens d'une grâce folle et de l'autre des pinot des champs, en bleu de travail, rudes à l'extérieur, aux mains calleuses mais au sourire franc, comme je les aime quoi. Beaux pinot autrichiens (je préfère les merlot/syrah), quelques, allemands un peu décevants ce jour là, un très beau Suisse avec l'ami Gantenbeim, toujours à la hauteur.

Le soir, n'ayant plus rien à perdre ni à gagner d'ailleurs (tous mes espoirs d'une petite cave ou même d'un mini-bar "Clos des Fées" dans ce temple de l'académisme bourgeois s'étant évaporé -:)), je m'offris une descente du grand escalier de l'hôtel, en musique, mémorable, au point que Line Renaud ne l'aurait pas désavoué. Soirée de fin sympathique, entre vignerons amis qu'il était doux de revoir, en faisant le debriefing du salon et en échangeant nos soucis et nos espoirs, qui se rejoignent souvent, quelque soit le pays. Ai trop bu. Ai bien dormi.

Ainsi se termine le récit du voyage d'Hervé Bizeul en Autriche, à la fin du mois de février de la belle et précoce année 2008... merci de l'avoir lu jusqu'au bout. Pour l'histoire, on notera que le récit de ma rencontre dans le hamam de l'hôtel avec un propriétaire d'un cru légendaire du Libournais, nus comme des vers, comme le veut la tradition du nord de l'Europe, fait l'objet d'un billet séparé, dont je demande expressément que la publication ne soit effectuée qu'àprès ma mort et la sienne ;-))

Ah, j'allais oublier. Première rencontre avec Beau-Frère, le vignoble de l'Orégon qui appartient à Robert Parker et à son beau-frère. Les vins sont plutôt bons, de facture assez classique. Une info cependant : Cher propriétaire de cru classé bordelais, si tu me lis, en cachette, désolé de t'apprendre cette triste nouvelle : Bob s'est fait opéré du dos, il est encore très faible, il se voit pour l'instant mal venir à Bordeaux pour les primeurs et se taper 200 vins par jour... Aie ! ;-))

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