Le vin , le temps, Air France
En rentrant l'autre jour du dîner au Taillevent, j'eus tout le temps de méditer. Car une fois n'est pas coutume, je voyageais en train. J'eus donc cinq longues et douces heures pour lire, écouter de la musique, somnoler et réfléchir. J'avais des poscast en retard, dont quelques très bonnes émissions de France Culture, de celles qui demandent un mélange de détente et de concentration. Pour cela, et pour bien d'autres raisons, l'ipod est une bien belle invention...
À un moment du voyage, j'eus un long "tunnel de pensée" pour Air France. Telle une illumination dalinienne ;-), une évidence m'apparut : il y a dans notre compagnie aérienne une personne, c'est évident, qui déteste Perpignan... Sans doute y a-t-il vécu, un jour, dans sa jeunesse ou dans son adolescence. Il a dû alors y passer de biens tristes moments. Ou bien y fut-il muté, un jour, contre son gré. Ou bien lui arriva-t'il dans notre belle ville un accident, à moins que sa voiture n'y fut cambriolée... En voyant défiler les rivages sauvages de la Camargue, j'élaborais en souriant intérieurement plusieurs hypothèses. Cette personne, appelons là Marcel, au hasard, si vous le voulez bien, devait détester Perpignan. Marcel devait haïr, le mot n’est pas trop fort, cette ville et ses habitants. Et donc, Marcel, homme de pouvoir ou petit informaticien habile (si, si, ça existe ;-) avait décidé de faire tout son possible pour les isoler du monde extérieur, pour leur gâcher la vie, pour les atteindre où cela fait mal : au porte-monnaie... Un exemple ? Pour faire Perpignan Paris, ce monsieur avait ce jour là fixé le tarif à 540 euros aller-retour, soit le prix d'un Paris-New-York sur ligne régulière... Et au même moment, la compagnie lowcost d'AirFrance proposait à 70 km de là un Géronne-Orly à.. 40 euros. Le prix de mon retour en iD-TGV... Le prix de la vengeance ;-).
Puis mes pensées revinrent au dîner. Je vais vous épargner ma mélancolie, toujours forte, si vous le voulez bien. En relisant mes notes, en écrivant le compte-rendu du repas, je repensais à certains moments où, vous vous en doutez, les conversations furent malgré tout passionnées... En particulier au moment du Lafitte 1948. Bien que tout le monde fut sur la réserve, je n'ai pas ma langue dans ma poche et j'ai passé l'âge de me taire. Je ne sais pas si d'ailleurs je l'ai jamais eu, en fait, ce bel âge ;-). Il n'y avait autour de cette table de grands fanatiques de vins anciens et certains prirent mal, j'en ai l'impression, mes commentaires et mon manque d'enthousiasme sur certaines bouteilles. François Audouze, sembla ne pas comprendre, et l'indiqua d'ailleurs dans son compte-rendu, s'étonnant de mes réserves, alors qu'une grande partie de mon travail de vigneron consiste justement à tenter et à rêver de faire des vins qui vieillissent avec grâce.
Ce que j'ai trouvé de merveilleux, dans cette assistance, c'est que tous ces amateurs "accueillaient" en quelque sorte tous les vins anciens avec bonheur, avec joie, avec hospitalité, en mettant leur sens critique au second plan. Un peu comme une mère accueille à la naissance son enfant, pourtant laid comme un pou ;-) Un peu comme un vieil ami, ou un frère, ou une sœur que vous êtes content de voir, de recevoir, tout en sachant que cela va mal finir parce que l'un est désormais alcoolique ou que l'autre a décidé de militer avec ferveur pour le Front National ;-) Vous mettez votre sens critique de côté, en espérant, quoiqu'il arrive, passer un bon moment.
Cela m'a donné à réfléchir. Pendant le dîner et bien sûr dans le train. L'esprit critique est un de mes traits de caractère profond et je ne serai pas étonné que les progrès de la génétique permettent un jour de trouver le gène responsable de la chose ;-).
Sommelier, je goûtais pour mieux acheter et donner plus de plaisir à mes clients. Journaliste, je goûtais pour mieux conseiller et pour permettre aux nouveaux talents d'émerger. Vigneron, je goûte pour améliorer mes vignes et mes vins, dans l'espoir qu'un de mes vins, un jour, provoque de l'émotion bien après ma mort... J'ai donc du mal, je l'avoue ici, aujourd’hui, dans certaines situations, à boire un coup sans me poser de questions... Et surtout sans me poser de questions techniques....
Bon, les vins anciens que l'on boit juste parce qu'ils sont anciens, ce n'est pas, ou plutôt ce n’est plus mon truc. Au départ, les 50 premières bouteilles disons, il y a une émotion incroyable quand on pense à toutes ses années, aux évènements de l'époque, aux personnes disparues qui vivaient en ces temps reculés. Surtout quand on boit avant sa date de naissance, et avant 1900, ce qui se fait malheureusement de plus en plus rare. Ensuite, avec le temps, les paillettes perdent un peu de leur bling-bling et il on se retrouve vite confronté à la réalité un peu crue du vin ancien, à sa qualité réelle, à son éventuelle grandeur, au plaisir et à l'émotion qu'il est capable ou non de provoquer. Sa déchéance, aussi, qui fait que lorsqu’on appelle un chat un chat, le vin ancien se transforme rapidement en vin vieux, déjà mort bien qu’il n’est pas quitté sa bouteille, telle une chenille dont le cocon se transforme en cercueil...
Or donc, que mes vins soient simplement capables de résister au temps, un peu comme un jeune abruti devient peu à peu, inexorablement un vieux con comme l’a si bien chanté Brassens, cela ne m'intéresse guère et ne me fait aucunement rêver. En revanche, un vin qui a toute sa vie fut bon, délicieux, au point d’exiger de la part de son propriétaire une force de caractère sans faille pour ne pas être sacrifié plus tôt, et qui, quarante ou cinquante ans après sa naissance devient un nectar alliant complexité et raffinement, puissance et finesse, maturité et fruit, là, chapeau bas, respect, humilité et… miam-miam ;-)
Goûter en compagnie de ces amateurs de vins anciens, tout en ne partageant pas vraiment leur passion si intense, ne m'a pas pour autant donné envie de critiquer leur manière de faire. "Professionnel de l'étape", je connaissais certaines techniques, maîtrisais certains savoir-faire dont tous n'ont pas à être révélés, ne serait ce que parce qu'ils sont inévitablement mal compris hors de leur contexte et ne fond que gâcher le plaisir des autres. J'aurais donc, encore une fois, dû être un peu plus silencieux, plutôt que dire ce que je pensais ou que je savais, en restant humble et en observant – tel un ethnologue en pays étranger – une autre façon de déguster, ni moins bonne, ni meilleure.
Le soir, sur la table de chevet de la chambre de l'ami qui m'hébergeait généreusement, je jetais un œil, fatigué et qui pourtant ne trouvait pas le sommeil, sur une revue littéraire. Me sauta alors aux yeux une citation de Pascal, plus que de circonstance :
« À la fin de chaque vérité, il faut ajouter que l'on se souvient de la vérité opposée ».
Finalement, les trucs anciens, c'est parfois drôlement bien ;-)
5 commentaires
Ouf!
En lisant le compte rendu de ce grand repas, je me suis dit : "Ben voilà, Bizeul, il est envouté!"
Puis, le billet du jour remet les pendules à l'heure, il a excercé ses facultés critique.
Courageux, car pas facile de s'exposer de la sorte, surtout "in vivo", en si bonne compagnie.
Au plaisir de vous lire.
Laurent Lalouette
Hervé,
Beaucoup de raccourcis dans votre appréciation de notre passion et dans l'emploi du qualificatif unique d' '"amateurs de vins anciens"... qui auraient perdu leur sens critique. Dont vous ne pouvez prétendre à avoir le monopole. Peut-être s'agit-il également d'une question de sensibilité.
Je ne crois pas que Lafite 48 soit mort ni Yquem 36. Le Bourgueil 1946, assurément, mais personne ne prétendit le contraire. 1946 est l'année de création du Taillevent et c'était le seul sens de sa présence sur la table ce soir là. Nous avons tous jugé également le Richebourg 1973 décevant.
Laurent,
Je regrette que ce repas soit l'occasion et le prétexte à une nouvelle perfidie contre François Audouze. Il fut l'initiateur du repas, j'en fus l'organisateur. Chaque convive apporta une bouteille dans une année symbolique et de facto, nous étions sur des millésimes compris entre 1936 et 1973. Mais l'enjeu était ailleurs ; ce repas était un hommage à Mr Vrinat et non une dégustation à la gloire des vins anciens.
Cher Jean-Philippe,
Je n'ai sans aucun doute pas le monopole du sens critique, heureusement ;-) Ce billet était sensé justement dire que je regrettais un peu, de temps en temps, d'avoir perdu cet émerveillement que je possédais lorsque j'étais un jeune dégustateur. J'ai choisi une autre voie, elle est semée d'embuches mais pleine d'étoiles aussi ;-)
Aucun vin ne m'a déçu ce soit là, aucun ne m'a non plus éblouis, ce qui n'était pas le but d'ailleurs et je suis donc d'accord avec vous.
J'ai aimé, ce soir là, la mélancolie des millésimes évoqués. Et je suis fier et heureux d'avoir participé à ce moment émouvant. Pour le reste, je pense comme vous que ce n'est pas l'endroit pour débattre sur le bien fondé du vieillissement des premiers crus de Bordeaux ou déclarer la guerre entre "riches" et "pauvres".
Je ne peux certes pas empêcher qui le souhaite d'interprêter mes écrits. Je serais cependant heureux si mes lecteurs ne faisaient pas de ce blog - et particulièrement de ce billet - un champ de bataille.
Jean-Philippe,
C'est tout à votre honneur, que d'avoir pensé et organisé ce repas, en mémoire d'un homme qui vous a marqué.
Je me faisais juste la remarque qu'en lisant le premier billet d'Hervé, je le trouvais fort mesuré, ce qui n'est pas habituel. ;-)))
Aucune attaque envers qui que ce soit, juste une constatation.
Bonne continuation à vous.
Votre esprit critique exprime de manière modérée ce que le modeste consommateur ressent parfois en dégustant un vin d'un millésime plus ancien ou d'une certaine renommée et qui lui semble ne pas atteindre le niveau que certains lui attribuent.
Autre sujet ... En débouchant une bouteille ce dimanche, je me suis demandé quels étaient les sentiments ou les émotions du vigneron qui débouche la dernière bouteille d'une de ses cuvées ou de l'un de ses millésimes.
Pense-t-il à la fin d'une belle histoire ou à la prochaine vendange ?
Bien à vous.