Le critique du critique du critique à son tour critiqué

Bon, je l’avoue, ça devient compliqué ;-))) Mais il faut suivre, les amis, il faut suivre ;-)

Après une semaine de vacances dans les châtaigniers flamboyants des Cévennes, dans un de ces hameaux reculés où l’ADSL peine encore à arriver, j’avais dans la tête un billet amusant sur la nouvelle orientation du Wine Advocate, histoire de répondre à quelques questions de lecteurs sur l’évolution du journal.

Et puis, sur ma boîte mail, en rentrant, un message de mon importateur américain m’apprend que le Wine Advocate a noté une centaine de vins du Roussillon, ce que le blog de Jean-Luc Thunevin me confirme. Dont les miens… Me voilà obligé de réorganiser quelque peu mon billet dans ma tête…

Une première pensée m’assaille : nous aurons eu dix ans de tranquillité, ce qui, finalement, était inespéré. Dix vendanges loin des tiraillements et des jalousies que ces notes provoquent toujours dans les régions où elles tombent, comme j’ai pu si souvent le vérifier... Dix ans de liberté, où nous aurons pu nous affirmer sans « notes », sans « pression » du marché, nous forger une clientèle fidèle, chercher nos marques, affirmer notre style sans que l’on nous « compare » à un voisin, à un ami, sans que l’on nous monte au pinacle et nous courtise commercialement pour un "point" de plus ou que l’on nous voue aux gémonies pour un "point" de moins… C’était bien, même si c’était sans doute un peu plus dur et beaucoup plus long. C’est fini. Une nouvelle ère commence pour le Roussillon, qu’on le veuille ou non.

Une deuxième pensée la suit : Bob ne goûtera donc jamais mes vins « in situ »… Nous ne nous assiérons jamais devant une belle assiette de salade de pommes de terre aux truffes après une longue balade dans les vignes du Mas Llianssou ou de Génégals;-). C’est en effet un des membres de sa nouvelle « dream team », David Schildknecht, qui s’occupe désormais de notre région. Je ne connais pas Monsieur Schildknecht qui me paraît être un dégustateur passionné et fort au courant de ce qui se passe dans le Roussillon, même si tous les vins dégustés l'ont été aux États-Unis, mais j’avoue que cela me fait quelque chose de savoir que ce ne sera pas le messie mais l'un de ses disciples qui décidera désormais de "l'avenir commercial" des vins du Clos des Fées aux USA... Bob est un des plus fins connaisseurs de Châteauneuf-du-Pape, sans doute mon AOC préférée, tant pour les vins qu’elle produit, que pour l’ambiance qui y règne et les vignerons que j’y connais et admire. Cela m’aurait plu de débattre avec le « maître » sur mon terrain, dans ma cave, sur mes barriques. Bob est sans doute le plus grand spécialiste et le plus grand amateur vivant de Grenache. Goûter, comparer, discuter des avantages respectifs des Grenache du Roussillon et de ceux de Châteauneuf aurait été un vrai grand et bon moment. Il a peu de chance aujourd’hui de se réaliser.

Une troisième pensée ne tarde pas : quelles que soient les notes, bonnes ou mauvaises, cela ne doit rien changer à ma façon de vivre, de cultiver, de vinifier, d’écrire. C’est une des choses que je comptais justement écrire en rentrant... Dire que le problème du pouvoir stupéfiant du Wine Advocate sur le marché est sans aucun doute une excellente chose pour ceux qui vendent. Mais qu’il peut aussi être la pire des malédictions pour le vigneron qui ne prend pas cela comme une formidable occasion de liberté. Une bonne note, cela devrait amener le vigneron à se dire : je vais vendre avec moins d’efforts, plus vite, plus cher (ne nous mentons pas...) et j’aurais donc plus de temps, de liberté, de moyens matériels et humains pour façonner et vivre mon destin de vigneron. Mais en aucun cas, une note devrait être une obligation de se couler dans un moule, de se comparer à son voisin en ricanant ou en le jalousant, de suivre une pente glissante et dangereuse où l’on peut perdre son âme à vouloir se fondre dans un standard, à courir après des bons points et des images tel un petit enfant, fasciné par le pouvoir de sa maitresse d'école... maternelle.

Le Zen Japonais est, ceux qui lisent ce blog régulièrement le savent, une philosophie importante pour moi. Dans cette discipline existe le concept du « mushotoku » : ne pratique pas en espérant en tirer un bénéfice. Très bien expliqué par Dokushô Villalba, que je me permets de citer, cette notion essentielle du Zen nous apprend « qu’il ne faut pas agir en courant après un bénéfice, quel qu’il soit. L'action libre est une action pure. On trouve le plaisir et la satisfaction dans l'action elle-même et non dans l'attente de ses résultats. » C’est souvent le seul moyen d’arriver, de toute façon, à un résultat digne d’intérêt. C’est aussi le seul moyen d’en obtenir une profonde et réelle satisfaction. Cultiver, vinifier, le tout dans une totale liberté, voilà qui doit suffire à mon bonheur, m'apporter un sentiment de réalisation et de paix.

Articles, notes bonnes ou mauvaises, compliments, avis personnels ou critiques, tout cela ne doit pas m’influencer et, à l’extrême, ne devrait pas me toucher. Il ne s’agit pas pour autant de les refuser. Je les accepte avec joie. Elles permettent à de nombreux amateurs de découvrir mes vins. Elles me donnent les moyens matériels de continuer à les faire. Mais surtout, elles éclairent la voie que j’ai choisi d’emprunter. Je les écoute, serein car certain de mon honnêteté : mes erreurs et mes maladresses font partie de mon chemin et ne doivent pas être dissimulées. Elles augmentent même ma vigilance, qui ne doit jamais se relâcher, seul moyen de voir, derrière l’émotion, l’information utile qui s’y cache. Mais à aucun moment, elles ne doivent, dans mon quotidien, influencer ma façon de cultiver, de vinifier, d’élever. Sous peine de perdre mon âme. Mon âme de vigneron.

un commentaire

#1. GP-Vigneron | mercredi 7 novembre 2007 - 22:53

Cher Hervé,
L'âme du vigneron n'a de sens que quand elle continue à se chercher.... La progression personnelle, dit-on, s'améliore avec l'expérience. Il faut faire toujours très attention comme tu le précise à ne pas changer de phénotype suivant le milieu dans lequel on évolu. Comme me disez ma mère en parlant de l'éducation : la critique est facile, l'art est souvent plus difficile..... je trouve que cela correspond auusi très bien au vin en ce moment, alors continu à nous donner énormément de plaisir avec tes "grands-petits" comme tu le dis si bien.

Merci encore,

GUILLAUME

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