Le critique critiqué
J’ai donc terminé la lecture de l’ouvrage d’Hannah Agostini et de Marie-Françoise Guichard sur Robert Parker*. Il est sous-titré « Portrait non autorisé sur le plus grand dégustateur de tous les temps ». D’une phrase, on comprend trois choses : que le « fait » que Monsieur Parker soit le plus grand critique de vin de tous les temps ne sera pas contesté ; deux, que ça va moucater* dur ;-) ; trois, qu’on va, dans les jours qui viennent, beaucoup parler de ce petit livre dans le petit monde du vin en général et à Bordeaux en particulier ;-)
Ayant échappé depuis dix ans à la critique du « Maître » (ça ne durera pas, soyons en sûrs ;-), sans pour autant ni l’éviter ni la rechercher, et nos rapports se limitant à un sourire poli lors d’un rencontre fortuite dans les toilettes du laboratoire de Michel Rolland, je saute sur l’occasion que me donne la sortie de ce livre pour critiquer à mon tour la critique du critique, au risque d’être moi même critiqué ;-) , ne serait-ce que par mon premier rédacteur en chef, François Simon, pour ne pas le citer, qui ne supportait pas mes phrases interminables tout en se délectant d’en parsemer ses propres articles (François, me lis tu, au fait ? ;-)).
En revanche, puisque le cœur de ce livre traite essentiellement du fantasme de « pureté » chez le critique de vin, il me faut, avant de plonger à mon tour avec délices dans l’art de la moquerie, faire mon « coming out » : oui, je connais Hannah Agostini. Depuis au moins une bonne quinzaine d’années. Bien avant qu’elle ait eu l’idée étonnante de se mettre au service du « grand homme ». Je l’apprécie et, bien que l’ayant perdu de vue à la suite de mon départ de Bordeaux, j’ai renoué avec elle, devenu vigneron, par ma femme dont elle partageait sans le savoir une amie très intime, elle aussi originaire de l’Océan ndien. J’ai donc du dîné deux fois en dix ans chez Hannah et son mari, dont j’admire l’esprit, envie la culture et jalouse la fabuleuse mémoire. C'est peu, trop peu à mon goût mais je ne vais que rarement à Bordeaux. Je me permets pourtant de l’appeler « mon amie », ayant gardé contact avec elle à la triste époque où ceux-là même qui lui ciraient les pompes le lundi se mirent à la clouer au pilori le mardi. Passons. Au passage, on remarquera qu’ayant fait sauté sur mes genoux sa fille qui est doit être en fac ou pas loin, je n’ai pour autant jamais été ni dégusté ni noté par le Wine Advocate, ce qui, en soit, en dit long sur son intégrité. Et aussi sur la mienne, s'il vous plait ;-).
En fait, je viens de réaliser que sans le vouloir, en un seul paragraphe et en bon bourgeois-gentilhomme qui sommeille en chacun d’entre nous (oui, Eric, je sais, c’est de la culture à la Lagarde et Michard, indigne de moi ;-)) , j’ai réussi à mettre en exergue les trois mots qui sont à mon sens les fondements de ce livre. J’ai nommé : « pureté », « amitié », « intégrité ». Bon, on parle aussi beaucoup de l’évolution merveilleuse de l’informatique qui permet à Bob de frénétiques et maladroits « copier-coller », et, il faut le dire, on y aborde nombre de thèmes chers à la tragédie classique, comme le mensonge, l’ambition, l’appât du gain, la traîtrise, l’abandon et, bien sûr, la vengeance, celle-ci se dégustant, c’est bien connu, à la température d’un grand Sauternes, en l’occurrence ici, glacée ;-)
Qu’apprend-on, au fait, quand on n’est pas « du sérail », dans ce livre fort amusant et remarquablement documenté et annoté, il faut le signaler, ;
- Que Bob, que l’on aurait pu appeler « Pif » tant son appendice nasal est performant, a un « talent » inné qui lui garantissait, même s’il n’avait pas été un jour « touché » par « œnos », la fameuse grâce antique de l’œnologie, de vivre à l’abri du besoin en cherchant des truffes sans chien dans cette Drôme provençale qu’il affectionne tant ;-)
- Qu’il a été élevé au beurre de cacahouète et au hamburger (bien cuit) dans une famille qui buvait du Coca. Hannah, en substance, nous permet de vite comprendre que bien qu’américain, Grace Kelly n’était pas sa cousine, si vous voyez ce que je veux dire. Que nous importe. L’important, pour les amateurs de vin, c’est qu’il soit sorti de ce traquenard existentiel, ce qui est tout à son honneur parce à l’évidence, c’était pas gagné, et que, tel le héros de « prison break », il ait consacré sa vie à extirper ses concitoyens de cet univers concentrationnaire pour les emmener au paradis des gastronomes, j’ai nommé la France.
- Qu’il a une vision très « Walt Disney » de l’amour et du couple (ah, Hannah, que n'as tu pas volé des photos du mariage, ça devait être quelque chose ;-)). Mais qu’à cause de ce même romantisme et de cette même fidélité, il a suivi sa femme en France, appris le français, reçu « l’illumination » à la fin des sixties, en mangeant des escargots à paris ou du foie gras en Alsace, je ne sais plus. Et, du coup, trente ans après, fait gagner des centaines de millions d'euros à des centaines de vignerons français. Faudrait voir à pas l'oublier...
- Que depuis, c’est apparemment un « obsédé » de la bouffe, qu’il ne va à Châteauneuf que pour manger des truffes chez Guy Julien ou une entrecôte chez Henri Bonneau (c’est pas dans le livre mais c’est pas un scoop non plus, désolé ;-). Un véritable estomac à patte ! Quelle honte ! Aie, j’oubliais, je suis pareil, François Mauss pire (François, si tu me lis, désolé d’écorner ton mythe à toi;-) et ne parlons pas de Michel Bettane, gourmand comme une pie, ni de tous les autres, qu’il serait trop long de citer, tous prêts à tout pour une belle truffe sous la cendre, une large entrecôte grillée aux sarments dans la cheminée du château et une topette de derrière les fagots ;-)
En dehors de ça, Robert Parker est donc, c’est le livre qui le dit et je partage cet avis, un homme brillant, un bosseur fou, le plus honnête à l’évidence des critiques œnologiques de notre temps. Le plus riche, aussi, ce qui montre que l’on peut vivre de son talent, ce que je n’ai jamais réussi à faire lorsque j’écrivais… Hannah le reconnait, et, on le lit en filigrane, elle l’admire toujours, tout comme devrait le faire tout amateur de vin sincère et véritable. Elle démontre aussi, très clairement, par l’exemple, que c’est le plus intéressant des critiques anglo-saxon de sa génération, que ses textes sont amusants, anecdotiques, pédagogiques, que l’on s’enrichit en les lisant alors que ceux des autres se résument souvent à des notes de dégustation interchangeables et dénuées pour la plupart d’humanité, de croustillant, de ce « gras » qui donne de la saveur et du sens à notre passion commune.
Mais, justement, et le livre le démontre aussi, parfois cruellement, que Robert Parker n’est qu’un homme (et non un étudiant piqué par une araignée radioactive, ça c'est Peter Parker. C'est pas formidablement drôle, je sais, mais çà va faire, qui sait, des liens de google vers ce blog pitoyable ;-)))…
Que, souvent, alors, il en fait peut-être un peu trop en se prenant pour un « être de lumière » parfait, genre « cathare gastronome » ;-), à l’abri de toute « tentation » , « de tout vice » et de toute influence. Mais, et je me permets de l’affirmer solennellement ici, il n’y a qu’un Dalaï Lama, et, malheureusement, il ne déguste pas .-)) Hannah se régale donc d’aligner de saignants exemples qui écornent, un peu, il faut le reconnaitre, le « mythe », au risque de briser les rêves des lecteurs du forum de Mark Squire, en dévoilant que l’ami Bob aime manger, boire, dire des conneries et, qu’après un bon cassoulet chez Trama, il vaut mieux vaut pas être avec lui dans la voiture quand on rentre à Bordeaux ;-))))
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Affectueusement, mais, comment dire, assez « fermement – donc très maternellement, en somme ;-), Hannah nous dit quelle est en pétard et nous démontre brillamment que c’est un peu fort de café que de se gargariser ainsi d’être « sans amis» et « imperméable à toute influence», de s’enfermer dans cette position aussi improbable qu’impossible à tenir, voire quelque peu infantile, alors que le vin n’est que sensations, moments, relation, contact, chaleur et influence…. En résumé (mais la lecture vaut le coup car Hannah sait ou ça fait mal et frappe fort, sec et précis), Bob ferait mieux d’avouer que c’est génial de se taper la cloche avec Michel Rolland, de diner avec Alain Vauthier, de rire aux histoires souvent vulgaires mais (parfois ;-) drôles d’un Geoffrey Davis égrillard, de tomber sous le charme d’une Christine Parienté, d’être fasciné par la subtilité d’un Dominique Renard ou la passion intacte d’un Jean-Luc Thunevin.
Il subit des influences ? Tant mieux. Il a du mal à ne pas bien noter ses amis qui font des bons vins ? Pourquoi en pâtiraient-ils, après tout, de cette amitié, si leurs vins le méritent ? De plus, et je parie une bouteille que je suis dans le vrai, je pense que Bob, à de nombreuses reprises, a dû au contraire, « sous-noter » certains vins de ses « non-amis » :-), pour ne pas, justement, prêter le flanc à la critique de ses ennemis (lire, ceux-qui-ne-gagnent-pas-plein-d’argent-grâce-à-lui ;-)).
Bon, je résume : Bob est honnête à 99,9%, il a des amis et on aimerait qu’il l’avoue pour qu’on passe à autre chose. Comme mon regretté ami Lionel Poilâne, il pense à mon avis que la gourmandise n’est pas un péché capital, bien au contraire, et aurait avec nous volontiers signé la lettre au Pape pour que l’on remplace le mot « gourmandise », dans la liturgie catholique, par celui de « gloutonnerie » :-). Plein de gens ont fait de l’argent sur son dos, certains, sans doute, en lui mentant un peu beaucoup et en regardant par dessus son épaule. C'est la vie. A mon avis, il le sait. Des amis, il en a, bien sûr, comme tout le monde mais rançon du pouvoir oblige, sans doute pas beaucoup de « vrais », comme chacun de nous d’ailleurs. Ah, Il fait trop confiance à son éditeur américain, ne paye pas assez ses collaborateurs, ce qui les oblige à travailler à côté, ce qui a tendance à créer des malentendus et autres pataques. Il ne travaille pas autant (voire pas du tout) sur ses livres que sur son journal, ce qui n’est pas bien, mais comme personne ne les lit à fond, tout le monde se moque en fait qu’ils soient répétififs, truffés d’informations obsolètes, de vins bus depuis longtemps ou introuvables car bien notés cinq ans avant et donc hors de prix. Fallait s'abonner. Le dernier, d'ailleurs, où il note des domaines du Roussillon sur des millésimes comme 1998 ou 2000, est en ce sens pitoyable, la faute à son collaborateur, pas à lui. Mais c’est lui le chef, alors, qu’il assume. La perfection n’est pas de ce monde. Il fera mieux (au moins sur le Roussillon ;-) la prochaine fois. Enfin, depuis que ses livres ne sont plus traduits par une professionnelle, certaines notes sont à hurler de rire. D'autres ne veulent rien dire. Mais il y en a vraiment bien peu et en tout cas bien moins que chez tous les autres journalistes du vin réunis.
Au final, que restera t’il de lui ? Voilà la question à laquelle j’aurais aimé qu’Hannah réponde, en vérité.
Pour moi, en tout cas, le souvenir d'un vrai amoureux du vin, qui a permis et permet à des millions de gens de découvrir le vin grâce à une lecture sur 100, lisible dans toutes les langues et toutes les cultures, même si elle est bien souvent très mal comprise, tout simplement parce que personne ne prend la peine de lire le mode d'emploi. De fait, cette « clée » unverselle a permis à des centaines de milliers de personnes de « rentrer » dans un univers complexe et rébarbatif au premier abord, le monde du vin.
Mais aussi un homme dont on ne retiendra aussi et malheureusement sans doute QUE cela, oubliant, à côté de formidables textes, des notes, des notices et des commentaires passionnants, que, pourtant, et c’est bien dommage, très peu de gens lisent. Alors que c'est sans doute ce qu'il fait de mieux et que ce n'est pas facile, c'est moi qui vous le dis...
En relisant certains passages de ce livre, dont je souligne encore la remarquable documentation et la précision diabolique (pourvu qu’Hannah n’écrive jamais sur moi et ne vienne mettre ainsi à jour mes – nombreuses – contradictions ;-)), je repensais à la remarquable trilogie du plus grand, à mon avis, écrivain de Science-Fiction vivant, Orson Scott Card*** ou apparaît, au milieu d’un des de ses romans, la notion de « porte-parole des morts ». Un homme ou une femme, lors de chaque enterrement, se lève et « parle pour le mort » en racontant sa vie le plus honnêtement possible, sans rien cacher des côtés obscurs et des aspects lumineux, permettant ainsi de rappeler, de dévoiler et souvent d’expliquer la « réalité » de la vie de l’être disparu.
Si certains voient en ce livre une « charge » contre Robert Parker, et ce sera sans doute le cas de ses disciples les plus fanatiques comme de ses détracteurs les plus féroces, j’y ai vu quand à moi une description crue mais sincère d’un homme brillant, travailleur, ayant ses vices et ses vertus, ayant essayé de faire partager avec rage sa passion au plus grand nombre, commettant au passage, comment faire autrement, quelques erreurs bénignes car ce n’est pas un ange. Si nos chemins s’étaient croisés, moi, pour ma part, j’aurais eu le plaisir de refaire avec lui, un soir, le monde (du vin), chez l’Ami Louis, autour d’une ventrée de morilles et d’une bouteille de Flor de Pingus… Et ce sera le mot de la faim;---)
*« Robert Parker, Anatomie d’un mythe », SKali document, 23 euros
**Moucater. Terme créole réunionnais « se moquer « gentiment » de quelqu'un…
*** La Trilogie Ender
4 commentaires
Merci Hervé pour ce très beau texte qui réussit à se placer au dessus de la mêlée. Parker et Agostini en sortent tous deux grandis. Chapeau! Je partage ton admiration pour Orson Scott Card, que ce soit pout la trilogie Ender ou les Chroniques d'Alvin le Faiseur. Magnifique!
alors comme ça AGOSTINI est votre copine et cela expliquerait le ton de votre billet?????
L'ensemble du livre est interessant, bien que les pros savent deja ce qu'elle écrit sur le contenu des Guide Parker. Seul le Wine Advocate semble "digne" d'interet.
Dommage qu'elle se fasse passer pour victime dans certains passages.
Dommage aussi qu'elle écourte, volontairement, l'affaire Geens. Elle nettoie son linge sale en public. C'est son droit. Mais les faits sont têtus.
Désormais, elle aura tout le plaisir de profiter de sa piscine.
bravo hervé pour ce long commentaire.je partage a 99,9%tes ressentiments sur ce bouquin. je reve personnellement de partager une queue de boeuf de dumas(ex vaccares a arles) avec bob pour savoir si c est le 89 ou 90 de rayas qui fait le meilleur accord. une sommeliere prenomeé hanna ,originaire de bordeaux,nous servirait avec un grand sourire et nous donnerait la note parker.