Continuer à croire en l'Humain
Au fur et à mesure que ce millésime 2007 avance, je me rends compte qu'il est, pour moi, chargé de plus de sens que je ne m'y attendais.
Simplement parce que c'est mon dixième millésime. Dix ans d'expérience, cela peut paraitre bien court pour avoir la prétention d'exprimer un avis sur le vin ou sur la vigne. Pourtant, que me reste-t'il comme temps ? Au mieux, vingt vendanges, peut-être vingt-cinq si tout se passe au mieux. Je suis donc bien avancé dans ma vie de vigneron, simplement parce que j'ai commencé tard. Si si je n'ai pas d'idées ou d'avis maintenant, quand en aurai-je, bon dieu ? Ceci étant, pour paraphraser Sacha Guitry,(qui, je n'en doute pas, nous aurait livré un blog d'anthologie si ce concept avait existé à son époque ;-), "On pourrait aisément faire un livre avec tout ce que je sais du Vin. Mais on pourrait aussi remplir une bibliothèque avec tout ce que je ne sais pas... ;-)"
Ainsi va la vie du vigneron qui n'a qu'un petit mois, chaque année, pour tenter d'exprimer une vision du petit monde, du petit terroir qui l'entoure. Finalement, c'est pareil pour un écrivain qui - et il y en a, tel un métronome bien huilé, livre son "œuvre" à chaque rentrée littéraire.
En vendangeant certaines parcelles que j'ai depuis 1998, je mesure chaque année le chemin parcouru. Progression dans la qualité de méthode culturale; quantité de raisin rentrée chaque jour; qualité parfaite et régulière (bientôt 8 ans que la table de trie artisanale dort au grenier, peut-être devrais-je la vendre ? ;-); rapidité de travail d'une équipe de vendanges extraordinaire (sans doute la meilleure que j'ai eu depuis le début, avec qui j'irais au bout du monde faire les "jeux olympiques de la vendange", si ceux ci existaient, avec la certitude de pouvoir me frotter à n'importe qu'elle autre équipe, d'où qu'elle vienne...;-); matériel abondant, impeccable de propreté, apportant un confort de travail que je savoure chaque jour, étant parti de rien.
Le temps est magnifique, le raisin d'anthologie, qu'est-ce qui nous vaut alors ce tempérament mélancolique du Bizeul aujourd'hui, êtes vous en train de penser... Est ce l'équinoxe ? La fatigue ? Le stress ? Vous n'y êtes pas, les amis. Tout simplement, c'est la déception devant le comportement de certains saisonniers. Oh, je l'ai dit, à la vendange, tout va pour le mieux. Mais dans les oliviers, c'est à vous dégouter du genre humain.
Alors que j'étais bêtement et naïvement assez fier de proposer du travail pour une trentaine de personnes et pour plusieurs mois, en prenant en charge des oliviers destinés à l'arrachage, me voilà écœuré par le comportement de certains de ceux qui récoltent les olives de table (magnifiques aussi, au fait...)
Traditionnellement, la période des vendanges voit fleurir à Vingrau les camions de "hippies" venus vendanger. On les appelle toujours ainsi dans le village, car ils sont passés nombreux et longtemps dans les années 70, certains sont même restés et font désormais partie du paysage vingraunais. Mais ceux des années 2000 n'ont plus rien du "flower-power". On devrait plutôt les appeler les "teufeurs". Au milieu d'entre eux, le pire cotoie le meilleur. Certains ont choisi cette vie, faite de voyages permanents et de petits boulots, et bossent dur à certaines époques pour mener la vie qu'ils ont choisie. Mais certains ne font que profiter d'un système où, une fois engagé avec un contrat d'un mois, ils peuvent s'assoir sur leur seau ou leur caisse, sans jamais pouvoir être licenciés. Ah, non, j'exagère. On peut les licencier. Mais deux ou trois mois après, systématiquement, ils obtiendront du conseil des prudh'ommes le paiement de "ce qui-leur-est-dû", majoré d'une confortable indemnité pour punir "le vilain patron". Quelque soit leur arrogance, leur manque de travail ou de soin, leurs insultes même. Ne me dites pas ce que ce n'est pas vrai, je l'ai déjà vécu. Comme disait ma grand-mère, "une pomme pourrie gâte un panier" et, des "pommes pourries", dans mon équipe de ramassage des olives, cette année, j'en ai trois. Tous gentils, tous travailleurs au départ, ils ont lentement observé la situation, prit leurs marques et, depuis quinze jours, ils sapent peu à peu le travail et le moral de l'équipe toute entière, à coup de comportements impossible à décrire tant ils sont mesquins, agressifs, sournois, vindicatifs et pervers. Pourtant, je ne crois pas être un mauvais patron. Par mon comportement. Par les salaires et les avantages que je donne volontiers. Par la compréhension des problèmes de chacun et la discussion toujours possible. De tout cela, ils en font des brèches pour avilir la notion même de travail, notion qu'ils méprisent, pour se gausser et vomir sur le concept "d'entreprise", pour haïr ce qu'ils appellent "réussite" qu'ils ne comprennent même pas, mélangeant appât du gain et volonté de construire, dans un mélange de théories d'un autre temps, dont ils ont retenues des bribes qu'ils utilisent pour justifier un comportement de lâches. Ne me dites pas qu'ils sont les victimes du système. Le système, ils le connaissent sur le bout des doigts, en profitent et s'en délectent avec un air gourmand, pervertissant des mécanismes d'entre-aide qui, pourtant, sont à la base de leur survie.
Le choix de prendre en charge ces oliviers, c'est le choix de, toute ma vie, travailler chaque année avec au moins 50 personnes durant trois mois. Constituer une équipe. La former. La motiver. La payer. Je ne suis que fermier. Je peux encore partir. Abandonner. Lâcher ce projet qui ne me rapportera rien à titre personnel pendant les trente prochaines années, si ce n'est d'avoir pris en charge et "sauver" un petit bout de nature au charme unique. J'avoue qu'ils ont réussi à m'en donner envie. D'un autre côté, l'équipe de vendange fait tout pour me donner envie de continuer à croire en "l'humain". De toute façon, je crois bien que c'est ma nature...
Allez, écrire m'a fait du bien. Une douche, un bout de fromage et au lit. Ah, et une petite photo des vendanges d'aujourd'hui, pour se remonter le moral, parce que vraiment, Saint-Paul, qu'est que c'est beau...

3 commentaires
Bonjour Hervé,
Beau texte, et belle reflexion. Si je peux te rassurer, c'est un problème courant que rencontre une entreprise, lorsque que l'on se verra de nouveau, je te raconterai le genre de choses qui m'est arrivé. Comme tout système, certains en profitent, heureusement, je ne pense pas que cela soit une majorité. Manageant plusieurs sociétés dans des pays différents, c'est quand même plutôt français comme problème, lié à la sur-protection et à la vision de l'entreprise comme le mal, qui exploite tout le monde.
Bon, je ne vais pas me faire que des amis avec ce message, j'en suis sûr, mais j'ai vécu, et le vie même actuellement, ce que tu décris.
Donc courage, ton projet est louable, et pour quelques personnes problématiques, il ne faut pas oublier les autres.
Amitiés
Didier
Après la lecture de votre dernier article, j'ai eu tout de suite envie de vous écrire quelques mots d'encouragement. J'espére que vous n'allez pas tomber dans le pessimisme à cause d'une minorité de personnes qui ne comprennent pas la dimension socio-culturelle et environnementale de votre démarche. Le monde viticole des PO, si longtemps renfermé sur lui-meme, a besoin d'entrepreneurs comme vous. En 10 ans, grace à votre travail, vous avez réussi à devenir une des locomotives viticoles régionales! Félicitations. Résidant et travallant à Vespeille, j'espère donc que nous allons rester voisins encore longtemps! Manu.
Cher ex-confrère,
Votre blog est un de ceux que je visiste avec le plus de plaisir et d'intérêt. Il m'a même donné le virus du blog vineux - je viens de me lancer. J'espère pouvoir me hisser à votre niveau.
Hervé Lalau
http://hlalau.skynetblogs.be