8 degrés, de bon matin
C'était la température qu'affichait ma voiture, hier, alors que nous commencions les vendanges d'une magnifique parcelle de grenache sous un temps radieux (aujourd'hui, ça c'est sacrément dégradé, mais ce n'est pas plus mal, en fait...).
Je pensais à nos débuts, lorsque, sans argent pour acheter un groupe de froid, nous pompions avec un tuyau pompier l'eau du lavoir, en face de la maison, à 8/10°, pour tenter de refroidir un peu les cuves... J'ai l'impression que c'était il y a des années, et pourtant, c'était il y a à peine quatre ans...
Au bord de la vigne, hier matin, les camions frigo attendaient leur chargement de caissettes ajourées, afin de laisser passer le froid. Je me suis mis à cogiter en chargeant. J'ai commencé à travailler avec des camions frigo en 1993. Je sens les aficionados du domaine, ceux qui connaissent ma biographie sur le bout des doigts, se crisper légèrement ;-) Comment, le Clos des Fées, le premier millésime, c'était bien en 1998, non ? Alors, pourquoi 93 ? Parce qu'en 93, a la demande de mon ami Jérémie, j'avais commencé à vinifier une cuvée "différente" au Mas Amiel. Issue de raisins passerillés, en tries successives et égrappée à la main, nous n'avions aucun moyen de garder le raisin en pré-fermentaire vu le peu de jus et nous avons alors commencé l'histoire du camion frigo. Une bonne idée, apparemment, puisque cette année, il n'y avait plus un seul camion frigo léger à louer de Perpignan à Montpellier ! Dommage que je n'ai pas de com sur les location, je ferais des économies ;-) Quel vaaaaaantard, ce Bizeul ! Je vous rassure, je n'ai aucune revendication sur l'idée. Simplement, je ne l'avais jamais vu faire ailleurs et je me souviens très bien que la solution nous est venu après beaucoup de discussions et de pistes abandonnées : transporter et refroidir en même temps. Subtil. Quelqu'un d'autre, de toute façon, y avait sans doute pensé avant nous, les bonnes idées naissant souvent spontanément au même moment, dans des endroits aux configurations similaires. Au fait, la cuvée s'appelait "Privilège". C'est sans doute l'un des meilleurs vins doux naturels qui m'ait été de goûter, dans le genre très, mais alors vraiment très riche... Il y en avait, à l'époque, pas mal chez Troigros, à Roanne, qui avait sauté sur l'une des 2000 bts. Pas fou... Si vous en retrouvez une bouteille, de ce 93, vraiment, un conseil, n'hésitez pas.
La cuvée existe toujours, je crois, au Mas Amiel, mais elle est très différente. J'imagine toujours très bonne, mais sans aucun doute différente. Au fait, il me revient en mémoire qu'à l'époque, Michel Bettane avait écrit au sujet de ce premier "Privilège" un truc du genre "ridicule, sans finesse, boisé caricatural...". Cher Michel, si tu t'égares un jour sur ce blog (ce qui est probable) et si tes pas t'emmènent dans une des profondes vallées de Vingrau (ce qui l'est moins, je te sais occupé par les régions "majeures ;-)), passes donc casser la croûte à la maison. On sortira un bout de Saint-Nectaire de derrière les fagots, on se fera griller une belle tranche de pain de campagne et on ouvrira une des trois bouteilles qui me reste et puis, parce que je te sais honnête, je te montrerai le petit chemin de croix de Vingrau, si romantique, au dessus du cimetière, pour que tu puisses faire pénitence dans de bonnes conditions ;-))). Allez, je vais de ce pas la mettre de côté ;-)
Bon, où en étais-je ??
Ah, oui, la fermentation pré-fermentaire à froid. Ce que je voulais dire, c'est que donc, vous l'avez compris, cette année, les camions ne serviront à rien, parce qu'à Vingrau, à partir du 20 septembre, les nuits sont glaciales et que donc, le raisin froid et le démarrage tardif de la fermentation alcoolique, c'est une CONSÉQUENCE NATURELLE du TERROIR. Au final, cette histoire de camion frigo, c'est un résumé parfait de ma philosophie : le vigneron n'est là que pour aider, certaines années, la nature à s'approcher d'une "perfection" qu'elle n'a pu atteindre naturellement. Un grand millésime, c'est quand tout s'est bien passé au moment où ça devait se passer. Un bon vigneron, c'est un homme qui essaie d'aider simplement la nature à faire ce qu'elle devrait faire, sans jamais la forcer ou la détourner de ce qu'elle aurait fait naturellement si les conditions avaient été différentes, à cet endroit précis. Refroidir un peu les années chaudes. Réchauffer un peu les années froides. Couper un peu de raisin les années trop productives. En laisser un peu plus sur certaines parcelles les années peu généreuses. Donner à manger quand la vigne manque, la restreindre quand l'abondance menace. Extraire un peu lorsque cela ne vient pas bien, éviter de trop bouger lorsque les peaux se lâchent trop facilement. Etc, etc...
En résumé, oui, je vendange en camion frigorifique. Mais le froid n'est pas toujours en route... Subtil ? Oui. Comme tous les grands vins qu'il m'a été donné de goûter dans ma vie... Allez, j'y retourne, c'est pas parce que c'est samedi qu'on ne travaille pas...
3 commentaires
Bonjour Hervé,
un petit mot du Rwanda, la cuvée privilège du mas amiel existe toujours. pas mal d'ailleurs tout comme les commentaires au sujet de M. Bettane. Bon courage pour les vendanges qui nous feront encore rêver dans quelques temps.
Je sais que vous venez à Liège en novembre, malheureusement ça sera la 4ème que je vous loupe... La première j'étais dans votre région et vous en voyage de noces, Luxembourg et Liège dernièrement. A croire qu'une visite à Vingrau s'impose.
Bon courage pour la suite
Salutations
Dans le Priorat où les nuits sont très froides, certains vignerons louent des containers frigos du port de Tarragone et y mettent des carignans en cagettes pour
les préparer à la macération préfermentaire.
Attention le vent marin arrive ...
Merci d'avoir pensé au SAINT NECTAIRE pour accompagner le privilège. Mais n'est-ce pas un peu trop pour BETTANE. Il ne mérite pas ça, seulement du camembert Président et du gros rouge...
Un Auvergnat