AOC : soins palliatifs dans l'indiférence générale
Doucement, sans faire de bruit, chers amis, j'ai le regret de vous faire part de la mort annoncée, lente et douce, de la notion même d'Appellation d'Origine Contrôlée, en tout cas dans le domaine du vin...
Je ne vois pas pourquoi l'on serait triste pour elle, d'ailleurs. C'est un peu comme ces gens qui ont eu des vies passionnantes, riches, intenses, qu'ils aient fait de grande choses ou simplement le bonheur de leur famille : quand ils disparaissent, à des âges avancés, d'une mort rapide et sans souffrance, en pleine conscience, je ne vois aucune raison de les pleurer. Lorsque cela m'arrivera, d'ailleurs, et j'espère que ce sera dans longtemps et dans de bonnes conditions (genre dans mon sommeil, après une petite sieste d'après déjeuner où l'on a bu un vin délicieux dont j'aurais un peu abusé, nonobstant mon grand âge ;-), merci de ne pas me pleurer et au contraire, de remercier la chance qui m'a donné une vie aussi passionnante, variée et donc délectable ;-).
Donc, au lieu d'une musique style "requiem" (j'avais pourtant une très belle messe à 4 voix de William Byrd qui aurait mis l'ambiance ;-)), je vous ai trouvé une petite mélodie que j'affectionne. Aux «téléphiles» mélomanes, cela rappellera peut-être quelque chose, d'ailleurs ;-)... On y va.
L'ambiance étant à la légèreté, vous demandez sans doute pourquoi il me semble que, bientôt, l'AOC ne voudra plus rien dire. Et bien tout simplement parce que les lois, décrets et règlements qui régissent les AOC sont en plein chamboulement et qu'il faut bien se rendre à l'évidence : ils sont ridicules, inapplicables, ne reposent sur rien et ne résolvent rien.
Cerise sur le gâteau, tout le monde s'en fout.
Le consommateur "lambda", c'est à dire celui qui boit du vin non sans plaisir mais pas pour autant avec passion, avouons que c'est normal qu'il s'en foute un peu. Il ne dévore pas des livres d'œnologie avant de s'endormir et ne sait même pas ce que le sigle AOC veux dire. Il ne sait pas si Vougeot est en Bourgogne ou en Bordelais. Pour Noël, il s'offre une bouteille de mouton-cadet, le "vin des Rothschild", en caisse bois, s'il vous plait. Il pense que Tariquet (vin fort estimable au demeurant, dont aucune bouteille ne m'a jamais déçus et dont je suis fier d'avoir été l'un des premiers à parler il y a plus de 20 ans), est une AOC, à force d'en voir partout et de trouver ça très bon. Et il a bien du mal à faire la la différence entre un Châteauneuf et un Vieux Pape. Les exemples abondent. Je m'arrête là. Soyons honnête, il a le même intérêt pour pour le vin que pour moi la mécanique des fluides ou les transferts de footballeur d'un club à l'autre. C'est dire...
Le passionné, lui, est peu ou pas informé par la presse ou les forums, sait-il seulement qu'une réforme est en cours ? On lui cache soigneusement...
Le vigneron qui, le plus souvent, ne s'est pas vraiment battu pour avoir l'AOC (c'était son père ou son grand-père...), qui la considère comme un "due" avec beaucoup de droits et bien peu de devoirs ne se sens guère plus concerné... Parfaite illustration du "qui ne dit rien consent", il laisse quelques responsables, plus ou moins syndicaux, plus ou moins influents, plus ou moins coopérateurs, faire leur petite cuisine dans leur coin. Ces gens là se gardent bien d'avertir "la base" de ce qui les attends. La preuve ? Le processus de réforme est arrivé à terme dans mon vignoble et je n'ai JAMAIS rien reçu, ni de mon syndicat d'AOC, ni de l'INAO, ni du gouvernement. Je n'aurais rien pu y changer, alors, aucun regrets... Vous vous souvenez ? On vote en fonction de l'hectolitre vinifié. Avec mes 350 hl de Clos des Fées, personne ne m'entendra crier. Pourquoi aller, la semaine prochaine, élire mes "représentants" puisque la coopération, à 90 % en faillite virtuelle, fixera les règles de production de l'AOC que nous partageons en commun ? Inutile.
Au fait, j'oubliais. Le politique, ne l'oublions pas et quoi qu'il en dise, se désintéresse de la chose. Nicolas, qui se mêle pourtant de beaucoup de choses, il faut en convenir ;-), ne parle jamais de vin. A défaut d'en boire, il pourrait juste le considérer comme un bon moyen de créer de l'emploi et de faire rentrer des devises ou d'être fier d'être français, comme il se gargarise quand on gagne une médaille en chocolat dans n'importe quel sport mineur... J'ignore même si il sait ce qu'est l'AOC. En fait, j'en doute. Dans sa "politique de la civilisation", pourtant, je pensais, naïvement, que le vin aurait une place à tenir. Bon, c'est vrai qu'on en fait que depuis un peu plus de 2000 ans ici, c'est peut-être pas assez. Ayant confié à quelques fonctionnaire que l'on dit "hauts" la responsabilité de la réforme, il s'en lave les mains. A l'eau. Ceux-là ont pourtant trop souvent des caves vides. Ils n'ont jamais mis les pieds dans une vigne. Sauf peut-être à s'être fait intronisé un jour d'égarement dans une confrérie quelconque, où déguisés en clowns multicolores, il se souviennent encore de leur calvaire à devoir s'enfiler une grande coupe de jaja sous les "et glou, et glou" d'une bande de vieux de la vieille, aux nez turgescents et aux joues bien gonflées. C'est un peu comme si on me confiait la politique nucléaire de la France...
Bon, donc, mes amis, les jeux sont fait. La réforme est passée, elle s'applique doucement. Je vous la résume : nivellement par le milieu, honneur à la médiocrité, impossibilité pour quiconque ou presque de comprendre une nouvelle couche d'un millefeuille administratif donc la France a la meilleure recette. Que faire ? Et bien se préparer à un univers de marques, de la plus grande à la plus minuscule, de réseaux et à une grande, grande vague d'arrachage pour tous ceux qui n'auront pas su comprendre que l'AOC était un concept merveilleux, qu'il suffisait d'aimer et de respecter pour qu'elle nous rende au centuple le peu qu'elle nous demandait. Mais les vignerons viennent de Mars, et l'AOC de Vénus, alors...
Bon, j'aime pas critiquer sans dire ce que je pense qu'il aurait fallu faire. C'est simple, ça tiens en 5 points, qui n'auraient rien coûtés :
- ne rien changer aux lois en vigueur (le plus difficile...)
- nommer à la tête de l'INAO un VRAI CHEF, un Ayatollah intègre et à la solde de personne (d'aucune région viticole...), qui aurait tapé du point sur la table et dit : « maintenant on respecte les règles. Toutes les règles. Rien que les règles». Et les règles , elles sont simples : quand on aime quelque chose, on le (la...) respecte.
- rappeler de ce fait par ÉCRIS ces règles aux vignerons en leur disant : « l'AOC, tu l'aimes ou tu la quittes ». Et tu signes là pour confirmer que tu as bien LU ton décret d'appellation ce que beaucoup, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, n'ont jamais fait.
- supprimer le label (on le donnait à 98 % des vins...)l, donner les millions et les millions qu'il coutait aux agents de l'INAO, renforcés de quelques douaniers (dont on ne savait que faire, pour certains d'entre eux, depuis qu'il n'y a plus de frontières...) pour aller dans les vignes, et uniquement dans les vignes, pour tacler gentiment ceux qui respectait pas le code, d'abord doucement, gentiment, puis en disant : « maintenant, où ta vigne est conforme et saine, ou l'Appellation avec un grand A, tu l'auras pas cette année ». Tout le monde sait ce qui ne va pas et où cela ne vas pas. Ça aurait été rapide
- libérer (comme l'a fait l'OCM, d'ailleurs) les règles d'étiquetage des vins de table, pour donner des portes de sortie honorable à ceux qui ne sentait pas bien dans l'AOC ou aspirait à un chemin libertaire.
Et laisser faire le marché...
Mais non, en a tout changé, tout cassé, tout transformé pour un système qui ne sera ni plus efficace, ni moins cher, ni plus simple sous prétexte qu'il est privé. Et merde ! Désolé, je l'ai dit. SIQ0, ODG, OI, AOP, IDG, STG, personne n'y comprend RIEN, même pas les producteurs, dont les leaders ont été écartés de la réforme, dont l'esprit de la réforme a été kidnappé puis tué en plein vol, dont l'application consiste à faire ce qu'on faisait avant, en moins bien et en plus cher, toujours sans aucune garantie pour le buveur. Et on pense qu'on va faire avaler et comprendre ça au consommateur en deux coup de cuillère à pot. Quelle naïveté. Celle de haut-fonctionnaires qui n'ont jamais, non, jamais, été confronté au marché, au moindre client, au moindre acheteur professionnel et pour qui le mot marketing est toujours un gros mot. Les mêmes qui au nom d'un "schéma directeur" issue en droite ligne de la colonisation, ont fait faire les pires conneries dans le vignoble entre 1970 et 2000, qu'on paye aujourd'hui, alors qu'isl cuvent une retraite heureuse, avec le sentiment du "devoir accompli", sans jamais être confrontés aux conséquences de leurs décisions. En attendant, sur www.inao.fr, on se fait cybersquatter depuis des années, d'une façon qui mettrait la honte aux joues d'un ado de 15 ans, sans même que ça dérange personne en haut lieu. Et on veut "réformer" l'AOC ? On a toujours 2 trains de retard... Mort de rire... L'ado aussi, il est mort de rire, lui qui pense dur comme fer que AOC, c'est l'abréviation de Age of Conan...
Bon, ça sert à rien, mais ça fait du bien ;-)
P.S. : certains de mes lecteurs n'ont apparemment pas compris mon poisson d'avril de la semaine dernière et me demandent l'étude en question. Désolé, les amis, elle ne sera pas immédiatement disponible ;-))).
3 commentaires
J'attendais une réaction sur cette réforme de votre part depuis longtemps... Ca y est c'est fait !
Certes la forme de cette "ré"forme est compliquée, d'autant plus que la communication est néante (tout particulièrement dans le département du Roussillon) et plus de 95% des principaux concernés (c'est à dire Vous les producteurs) des PO ne sont pas au courant. Ce manque de communication ce n'est pas Sarko ni les quelques survivant de l'INAO de Perpignan qui ne la font pas, c'est Vous, les producteurs (peut être devrais-je dire EUX, les Représentants des producteurs...) qui ne la faite pas puisque c’est Vous, pardons Eux, qui ont « pondu » ces nouveaux textes. Alors, forcément si les informations ne passent pas entre producteurs, elles ne risquent pas d'arriver jusqu'au consommateur.
Les contrôles ayant commencés, on ne comprend pas ce qui se passe puisque on ne sait pas ce qui est contrôlé… puisqu’on n’en a pas été informé !
En étant informé on pourrait comprendre, ou du moins essayer ! On pourrait au moins se préparer…
Bref, sur la forme je suis d’accord avec vous, sur le fond je vous trouve plein de contradictions ou plein de désinformations...
Je me souviens d’un de vos billets sur ce blog il y a sans doute pas loin de 2 à 3 ans, où vous montriez une photo d’un maccabeu plein d’oïdium. Vous vous épanchiez alors sur le système alors en vigueur qui laissait des raisins dans cet état faire de l’AOC. Etant parfaitement d’accord avec vous, j’ai accueilli avec joie cette réforme puisqu’elle oblige un contrôle complet des vignobles en appellation tous les 5 ans. Le risque que de tels raisins fassent alors de l’AOC est maintenant limité… En théorie, bien sûr, mais laissons les contrôles commencer et voyons ce qui arrivera, critiquons par la suite…
Il me semble que c’est l’une des solutions que vous revendiquez… Sans douaniers mais avec des contrôleurs « internes et externes » qui EUX savent ce qu’est de l’oïdium et les ravages que cela fait dans une cuve…
Dans cette nouvelle réforme, le producteur s’identifie et s’engage à respecter les nouveaux textes qui régissent l’AOC. N’est-ce pas l’une de vos propositions… Il ne peuvent pour l’instant pas le lire car la forme est particulièrement défaillante (à ce que je sais pour les PO).
Plus de label quasi systématique et contrôles dans les vignes ET dans les caves lors des différentes phases de l’élaboration du vin, pouvoir de sanctions et retrait du droit de revendiquer et vendre de l’appellation dans cette nouvelle réforme… Encore une de vos propositions.
Je ne développerais pas sur plusieurs pages mais il me semble franchement que sur le FOND cette réforme a du bon. Ne tirons pas à boulet rouge dessus parce que une poignée font mal leur travail, qu’ils n’ont d’ailleurs pas l’habitude de faire, en ne faisant aucune, mais vraiment strictement aucune information auprès de leurs « camarades » vignerons…
La mise en place sera laborieuse, j’en ai malheureusement peur. Elle sera alimentée par de nombreux couacs et ajoutera une couche administrative supplémentaire (France oblige…). Il est sûr que le consommateur de base s’en tamponne royalement. L’amateur aura beaucoup, beaucoup de mal a saisir tous ces sigles mais cela devrait, espérons-le très fortement, lui garantir une assurance de la qualité des produits qu’il consommera.
Voilà, c’est long, je m’en excuse…
Hervé, quand on voit les différences qualitatives au sein d'une même AOC, peut-on prétendre que la notion d'AOC existait avant la réforme ??
L'important, c'est la qualité du vin dans la bouteille, non ? Le reste, ce sont des termes plus ou moins pompeux pour essayer de justifier que ce qu'on fait a le potentiel d'être bon... mais ça ne veut pas dire que le terroir est respecté, aimé, vivifié, dynamisé afin que la qualité du vin soit à la hauteur de ce qu'il pourrait être. Pour faire plus court: avoir des vignes en SAC n'est pas une garantie de production de vin de terroir... et l'AOC sans le terroir, ça craint !
C'est pourquoi depuis une bonne quinzaine d'années, des vins de terroirs splendides sont produits hors AOC... et, encore pire, certaines AOC ne reconnaissent plus le terroir au point de déclasser de beaux vins de terroir AOC en Vin de Table !
Il est grand temps que la supercherie cesse et que le vin ne soit plus lié à cette notion mésutilisée d'AOC.
Couper le cordon est un bon moyen de définir quelquechose de plus juste.
A bon entendeur !
Je crains, hélas, cher Hervé, que tu n'ais raison.
En tout cas, il n'y rien à redire à tes propos. Je me souviens de longues discussions avec René Renou avant qu'il ne nous quitte. Moi, terrorisé à l'idée qu'il touche à quelque chose. Lui, me répondant, "Ne t'inquiètes pas, c'est pour mettre la barre plus haut". Tu te souviens de son projet d'AOC-E et celui des "terroirs d'excellence". Je redoute que son successeur nous ait remplacé le E d'ecellence par le M de médiocrité. Quelques jours avant sa mort, René me disait encore : "La réforme est inéluctable, car nous sommes devant le fait accompli de certaines pratiques auxquelles nous devrons abandonner les trois lettres vidées de leur sens. Mais l'AOC-E sauvera ce qu'il y a à sauver".
Il doit se retourner dans sa tombe en voyant ce qui se passe aujourd'hui. L'esprit de sa réforme a été totalement dévoyé. C'est le négoce qui l'emporte.
J'ai rencontré plusieurs fois Yves Bénard pour m'assurer de ses intentions. Il m'a toujours rassuré : "Ce n'est pas parceque j'étais un haut responsable des champagnes chez LVMH que j'ai perdu mon âme de vigneron. Ne vous inquiétez pas, il faut s'adapter au marché, mais les valeurs et les principes de l'AOC seront préservés. J'y veille personnellement".
Tu parles ! De belles paroles qui ne semblent pas vraiment suivies d'effets.
Cependant, tout n'est pas perdu, puisque certains "Mohicans" de l'AOC se battent, ici et là, pour maintenir haut et fort la bannière du vin de France.
C'est à partir de là qu'il faudra regagner le terrain perdu. Cru par cru, terroir après terroir. Ne jamais renoncer, ne jamais se résigner. Si tous les défenseurs de l'AOC authentique se rassemblent autour d'un même projet et se concertent pour agir solidairement, alors rien n'est perdu.
Tes propos sont pessimistes, Hervé, mais tu dois te battre, comme tu l'as fait jusqu'à présent, pour défendre cette certaine idée du vin que personne ne nous empêchera d'aimer... et de déguster. Il ne faut rien couper, ne renoncer à rien, mais protester, dénoncer, s'opposer, réclamer, sans cesse, jusqu'à ce que les fossoyeurs du vin lâchent prises. Tous les médias ne sont pas pourris, toutes les institutions ne sont pas corrompues, tous les organismes ne sont pas vendus. Lançons un manifeste et alertons l'opinion. Je veux bien porter ce projet dans Marianne avec tous ceux qui sont décidés à se battre.
Fie toi aux bonnes fées, souvent elles interviennent, et il semble que ton clos n'en manque pas...
Bien cordialement à toi
Périco Légasse