Joie d’offrir, plaisir de recevoir


Recevoir un client à la propriété est pour moi un plaisir. Enfin, en général. Parce qu’il y a des exceptions. Pas plus tard que la semaine dernière, après une visite « décevante », c’est à dire où, ce jour là, je n’étais pas content de moi (si, si, ça m’arrive ;-), je discutais avec Claudine de ma « contre-performance ». « Dans quel autre métier un client – qui ne l’est souvent d’ailleurs pas encore et ne le sera peut-être jamais – peut exiger du fabricant que celui ci passe une heure avec lui, lui raconte sa vie, ses joies, ses peines, ses secrets de fabrication, lui fasse déguster toutes ses bouteilles et accepte toute discussions et critiques, librement, entre adultes consentants ? ;-). Exige t’on cela d’un producteur dans un autre métier « alimentaire » ? Un pâtissier? Dans une autre branche ? Franchement, je ne vois pas d’autre métier ou un tel échange est non seulement normal mais presque, aujourd’hui, obligatoire…

Bon, je sais, c’est le jeu et dans l’immense majorité des cas, cela se passe bien et je me plie d’ailleurs à l’exercice avec beaucoup de plaisir, Claudine aussi, sans jamais penser au temps que cela nous prend, sans jamais penser à une vente possible, pourvu que le visiteur soit passionné. Mais certaines fois, pour une multitude de raisons, « ça le fait pas », c’est clair. Il y a d’abord des jours, rares mais ils existent, où je suis de mauvais poil, comme tout le monde. Ce jour-là, l’ambiance n’est propice pour personne dans l’entreprise ou dans la maison, visiteurs inclus ;-). Il y a aussi des jours où je suis fatigué, ou stressé, ou préoccupé et ces jours là, c’est fatalement moins bien. Il y a aussi, il faut le dire, les clients avec qui « ça ne passe pas », dès le départ, soit qu’ils arrivent pour critiquer avant même d’avoir goûté, soit pour un problème d’antipathie « physique » ou « comportementale » franche et spontanée, souvent réciproque, d’ailleurs. Il y a aussi des moments qui rendent les choses difficiles, genre 11H45 où l’amateur en vacances, qui s’est levé à 9 ou 10 heures, ne fait aucun effort pour comprendre que le vigneron, qui s’est levé lui à 5 heures du matin, n’a qu’une envie, c’est déjeuner tranquillement, pas s’engager dans 45 minutes de dégustation…

Bon, je l’espère en tout cas, une dégustation au Clos des Fées est en général un plaisir. Il faut dire qu’Internet, ce blog ou les forums donnent une inclinaison particulière à l’exercice : par exemple, un amateur qui lie ce blog développe avec moi une forme « d’intimité » qui va faciliter nos échanges, sur un salon ou dans ma cave. Si je ne le connais pas, lui, il me connaît un peu. Il sait que je ne me prends pas vraiment au sérieux (encore que certaines fois…;-))), connaît ma passion, mes espérances, mes défauts. La discussion est plus facile, souvent plus profonde et plus franche, le lien se faisant indiscutablement plus aisément. Je trouve ça super, nouveau, et c’est l’une des raisons qui me pousse à continuer à écrire ce blog.

Pourtant, Internet ne résoud pas tout, loin de là. Allez, deux exemples. Luc J., la semaine dernière. Je ne le connais pas, sauf à l’avoir croisé en Belgique quelques minutes il y a deux ou trois ans. Pourtant, sur LPV, à lire ses interventions, ses notes de dégustation, je sais que je vais recevoir un vrai amateur de vin. Patatras, de 6 à 10h, heure de son arrivée prévue, ce matin-là, ce n’est que problèmes : employés absents sans raison, panne de matériel, départ d’un collaborateur en qui j’avais pourtant pleine confiance et qui m’annonce qu’il part avant les vendanges, ce qui ne se fait pas dans le monde viticole, défection de deux autres qui devaient faire les vendanges avec nous et qui, par appât du gain, iront finalement ailleurs, oubliant le principe de la parole donnée, principe qui n’est apparemment pas au programme des écoles d’œnologie. Toute la matinée, les ennuis, les conflits, les problèmes s’accumulent. À dix heures, je l’avoue, j’ai bien du mal, devant Luc, à me « connecter » avec lui. Je le lui dis. Il comprend. Après une demie-heure de balade dans les vignes, je suis à nouveau « disponible » dans ma tête, je retrouve l’envie d’échanger avec un vrai passionné et, je pense, tout se passe bien. Ouf, on l’a (tous les deux ;-) échappé belle.

Bon, en revanche, le mois dernier, un visiteur de passage n’a pas été bien reçu et le dis ICI. Je ne suis pas sûr que faire la promo des critiques acides sur mon caractère soit très intelligent, mais bon, c'est le jeu. Bien sûr, au final, c’est ma faute si ce Monsieur ne s'est pas senti reçu comme il l'espérait. J’aurais dû pouvoir passer sur son attitude si pleine d'assurance ; sur son regard curieux sur mon garage qui tout d'un coup me semble « pouilleux » ; sur son assurance du fait que d’être reçu un 1er mai au Clos des Fées était un dû, alors que personne ailleurs n’avait voulu le recevoir ; sur sa certitude que je parlais « un anglais parfait » alors qu’en dehors de quelques points techniques, ma non-maitrise de l’anglais est un de mes principaux problèmes dans ma vie de vigneron. J’aurais dû bien sûr ne pas être influencé sur le fait qu’il se présente comme un « intervenant influent du forum e.parker » ou un « ami intime d’un négociant américain » connu et reconnu dans la région (et importe le vin du voisin), deux choses qui, au mieux, m’indiffèrent. Sur tout cela, j’aurais dû passer, et me contenter d’ouvrir toutes mes bouteilles avec le sourire. Mais voilà, dès le départ, il est apparu qu’il venait ici non pas en passionné joyeux, mais en critique amateur se prenant pour le « maître », notant déjà avec délectation tous les points négatifs qu’il allait balancer sur les forums. Ah, enfin casser du vin à 200 euros, il est temps de rabattre le caquet à ces Grenache du Roussillon qui se haussent du col et se prennent pour des Châteauneuf 100 pts…

Oui, cher Monsieur, dans votre critique, une chose est vraie : j’ai du caractère, et mes vins aussi, enfin je crois. Néanmoins, j’aurais dû dire non et ne pas vous recevoir ou alors, j’aurais dû mettre mon mouchoir dans ma poche et le serrer de toutes mes forces pendant toute la dégustation en souriant de toutes mes dents. Oui, j’aurais dû. Et je vous présente aujourd’hui toutes mes excuses si je n’ai pas été assez gentil, assez passionné, assez disponible. Sans doute parce qu’avec un nourisson à la maison, ma dernière nuit n’avait pas été idéale... Mais aussi, tout simplement, parce que je ne suis pas l’hôtesse d’une winerie californienne, d’un musée du Médoc ou d’une crayère champenoise, payée pour être sexy, sourire et séduire l’acheteur potentiel en 4 langues. Je suis juste un vigneron, un être humain fatigué d’avoir travaillé ce premier mai là et qui certains jours, n’a pas envie, et n’est pas assez fort, pour simuler le désir, surtout avec certaines personnes qui, ce jour là, s'y prennent mal avec lui.

Mais bon, c’est promis, j’essaierai de faire mieux la prochaine fois et je vais continuer à tenter de m’améliorer en anglais. Pour les autres, la cave est toujours ouverte. Il y a des bons jours, certains peuvent en témoigner. A condition d’appeler avant ;-)

4 commentaires

#1. BARRET Philippe | mardi 24 juillet 2007 - 11:09

Merci pour ce très joli texte. Je fais de nombreuses visites chez le vigneron et je me suis toujours efforcé de respecter le plus possible l'incroyable service qui consiste à recevoir un client pendant souvent au moins une demi-heure pour un achat ridicule. Mais quel bonheur vous nous faites partager !

Cordialement et bon courage pour le travail au moment où je m'apprête à partir en vacances comme tout "vulagaire" salarié !

#2. Julien Mercier | mercredi 25 juillet 2007 - 02:44

Promis, des que je rentre en france, bientot, avant de passer, je prend un rendez vous avec vous, et un autre avec votre bonne humeur. Vous excuserez par avance mon amie qui vous poseras des questions en anglais ;-) A moins que vous ne prefereriez en portugais bresilien SIC

#3. jean claude LOUIS | mercredi 25 juillet 2007 - 11:57

Effectivement en lisant les commentaires de RT il a moyennement apprécié! Eh bien restez vous même et vous pourrez avoir le coeur léger(et à l'ouvrage)!!!!!!!!!

#4. Gregory S. | mercredi 8 août 2007 - 13:47

Malgré mon retard et le fait que c'était la fin de journée (18h30), la réception était parfaite, votre winerage (facile) doit se prêter à ce genre de réception....... j'ai du tomber sur un jour avec ;-)

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