Autant en emporte le vent...

Comme toute entreprise humaine, le blog a ses limites.

Levé tôt, couché tard, fatigué, débordé, sa vie professionnelle débordant plus ou moins intensément sur sa vie privée, le vigneron bloggeur atteint parfois ses limites et, du coup, son blog résonne d'un silence pesant.

Tiens, c'est étrange, depuis quelques jours, j'ai comme le sentiment que c'est d'ailleurs toute la blogosphère viticole qui vit au ralentit, tous les vignerons devant, je ne suis pas loin d'en être sûr, être dans le même état de débordement que moi.

L'année est complexe, pour ne pas dire difficile, et, certains jours, le sentiment d'impuissance est tel que l'envie d'écrire est au plus bas, tous les sujets semblant futiles, pour ne pas dire... vains ;-).

Pourtant, au bout de quelques jours, à force d'efforts, de journées sans fin, de prodiges d'organisation, de sommes folles jetées dans la vigne, on commence à voir, au milieu du chaos, un semblant d'organisation, une lueur, un phare, qui indique que, peut-être, cette année encore, on s'en sortira et que, fin juin, les vignes ressembleront à quelque chose apte à produire un grand vin. Et alors, l'envie d'écrire revient, peu à peu.

Un topo sur la situation vous intéresserait-il ? Après tout, pourquoi pas.

Après un hiver étrangement doux et particulièrement sec, il a plus au printemps et tout s'est mis à pousser en même temps, très vite. La hiérarchie des cépages, plus ou moins tardifs, plus ou moins précoces, a été du coup complètement nivelée et il a fallut réagir partout en même temps. Nous avons donc battu de nouveaux records cette année avec plus de 12 saisonniers, en plus des permanents, pour dédoublonner, tailler en vert, épamprer et surtout attacher les 60 ou 70 000 pieds sur échalas... L'herbe s'est mise à pousser très vite et comme on était un peu en retard dans les labours d'hiver, on s'est trouvé rapidement débordé de ce côté là aussi. Il a fallu alors gyrobroyer ou débroussailler avant de pouvoir labourer. Plus les échalas de la Planète à planter. Plus la confusion sexuelle à poser. Plus les plantations. Plus les mises en bouteilles.

En même temps, le vent ne s'est pratiquement pas arrêté de souffler depuis plus d'un mois. Les rares jours où l'on pouvait traiter, j'ai béni le ciel d'avoir deux tracteurs et une équipe à l'atomiseur qui se sont démenés, quelque soit l'heure, pour pouvoir passer qui à la machine à dos, qui à l'atomiseur, qui au pulvérisateur pneumatique, qui à la poudreuse. A la moindre accalmie, tout le monde arrêtait tout et partait traiter. Pression oïdium extrême. Mildiou, pourtant rare sous nos latitudes, présent partout. Première génération de vers de la grappe très présente. Cette année, c'est à l'état sanitaire que se jouera la récolte et, pour l'instant, grâce aux efforts de tous, tout va pour le mieux chez nous.

Et puis, le week-end de pentecôte, le vent, le vrai, le tatoué, s'est levé. Une semaine de folie, avec des pointes, le lundi, à 140 km/heure. Humidifié par une petite pluie ridicule mais lourde de conséquences, les sarments des vieux gobelets, alourdis, attendris et gorgés d'eau, ont plié, plié, puis, bien sûr, cassé net. Un, deux, trois sarments par souches, voilà qui, à défaut d'être acceptable, reste ici habituel. Mais cette année, à certains endroits, ce sont des souches entières dont les sarments pendent, brisés dans leur élan, comme si un animal aussi malfaisant que gigantesque s'était assis dessus. Du jamais vu ici. A pleurer. Ailleurs, sur d'autres terroirs, certaines vignes ont résisté. Mais leur feuillage semble comme "attaqué par les mites", troué, déchiqueté de toute part par l'usure du vent. Les feuilles nouvelles, minuscules, en haut des sarments, semblent passées au chalumeau, noires, séchés, brûlés par la vitesse de la tramontane. Beaucoup de raisins, choqués à force d'être battus sans cesse contre les sarments et les troncs, noircissent. Certains tomberont dans les jours qui viennent, d'autres, comme après une belle grêle, vont cicatriser et il faudra les enlever un par un, grappe par grappe.

Ah, pour couronner le tout, ce n'est pas une année à fruits : pas de cerises, pas de figues, peu d'abricots, peu de raisins même si la fructification s'était plutôt bien passée. Ce sera dont une petite récolte en quantité, et là, pas la peine de rêver, les jeux sont faits. Si on fait 15 hl/ha, ce sera un grand miracle... Pourtant, ce n'est pas le moment de baisser les bras et d'arrêter d'investir : il faut retailler, et tout de suite, couper les sarments brisés ou arrachés pour éviter le botrytis et pour espérer voir le départ d'un contre bourgeon. Sans cela, pas de raisins non plus l'année prochaine. Le coût ? La peine ? Parlons d'autre chose, voulez vous...

Bon, allez, en parler fait du bien. Et puis, après dix jours de travail intense, la vigne, végétal extraordinaire, reprend le dessus. Les nouveaux bourgeons apparaissent. Les entre-cœurs poussent à une vitesse effrayante. Il faut bichonner ce qu'il reste.

Dans notre malheur, deux chances :

- nous avons plus de vignes que nous ne pouvons en vinifier dans le garage, ce qui est une véritable stratégie pour compenser ce genre de phénomène. Seule la moitié des raisins est utilisée, les meilleurs bien sûr, et cette année, nous aurons donc la certitude d'avoir, malgré les conditions climatiques, ce qu'il nous faut pour tirer la quintessence du millésime.

- 124 parcelles, c'est la galère, mais quand le vent se lève ou que la grêle tombe, on est bien heureux de les avoir, car ainsi, certaines sont épargnées...

2 commentaires

#1. Winemega-Alain | samedi 9 juin 2007 - 22:05

Merci Hervé de ce billet révélateur des difficultés (et des frustrations) du vigneron face aux forces de la nature..
La suite de 2007 sera, j'espère, tout autre!

Amitiés

Alain

#2. tchoo | mardi 12 juin 2007 - 14:44

Je confirme, pour les cerises, deux malheureuses sur mes deux arbres, qui en plus ont disparues manger par les zoziaux sans doute.
Peu de choses, il est vrai au regard de ce que vous décrivez, de ce que vivent certains de vos collègues dans nos contrées du Sud ouest (grêle qui a tout haché), mais symptomatique pour une année, qui part pour ne pas rester dans les mémoires, ou bien de la moins bonne façon!

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