Carambolage de printemps
Bon, ca y est, les amis, on est à fond...
Ce moment de l'année est l'un des pires pour le vigneron en général, et pour moi en particulier.
D'abord, il a plein de trucs en retard depuis plusieurs semaines mais qu'on n'a pas encore fait : finir deux palissages où la dynamite était indispensable et qu'on a mis six mois à recevoir; terminer la reprise du surgreffage de l'année dernière; mettre les derniers racinés dans les vieilles vignes; finir de planter les échalas à la Planète, etc.
Ensuite, il y a tout les trucs que l'on doit faire en fonction du climat, de l'avancée du printemps, de la pousse de l'herbe et du débourrement de chaque cépage : labours, dédoublonnages, épamprages, taille en vert, premiers attachages de plus de 60 000 pieds sur échalas...
Et bien sûr, pour couronner le tout, les mises en bouteilles du millésime 2005 et la préparation des mises en bouteilles des Sorcières 2006, les premiers traitements à la machine à dos, la préparation des pulvérisateurs, la finalisation du bilan, le mailing en retard, les expéditions : attention, semaine classée « Rouge »...
D'où le record de ce matin : 15 personnes dans les vignes, dont 9 saisonniers pour les travaux en vert, qui s'agitent dans tous les sens et sautent d'une parcelle à une autre comme un vol de sauterelles. Bon, je ne veux même pas penser aux frais de personnel que cela va engendrer. Je ne veux que voir le fait que, au moins, on arrivera à peu-près à tenir la cadence d'une année qui s'annonce capricieuse et jalouse. Raison de plus pour viser l'excellence.
En écrivant ce billet (je ferais mieux de terminer mon mailing primeur que je voudrais mettre en ligne avant le week-end...), je me demandais si le fait de créer de l'emploi était quelque chose qui comptait pour un amateur de vin, lorsqu'il choisissait d'acheter telle bouteille plutôt que telle autre ?
Dans mes coûts de production, la main-d'œuvre représente près de 50 % de mes charges, à cause des choix de culture que je fais (coteaux, parcelles minuscules et non mécanisables, vignoble très morcelé, échalas individuel, labour bientôt partout j'espère, j'en passe et des meilleures..). Est-ce que cette donnée est prise en compte, à un moment donné ?
Bon, ce n'est pas grave si vous ne répondez pas à cette question. Sachez que moi, en tout cas, fournir du travail à 15 personnes ce mois-ci (et de nombreux autres mois dans l'année, d'ailleurs ;-))), dont beaucoup de mon village, et bien cela me donne l'impression de faire quelque chose d'intéressant de ma vie.
J'espère qu'il en sera de même pour vous lors de votre prochaine dégustation de Clos des Fées ;-))
Bon, allez, j'essais d'avancer sur le mailing avant le débat ;-))
3 commentaires
ça me rappelle un portrait de Marc Parcé dans Libé l'été dernier où il déclarait : "Pour beaucoup de viticulteurs, l'objectif est d'acheter un 4 x 4 ou une Porsche. Je préfère la satisfaction d'employer deux personnes de plus."
En ce qui me concerne, savoir que mon achat contribue à l'emploi dans les campagnes est un motif de satisfaction supplémentaire. Mais je ne crois pas que cela compte dans mon choix, le plus important étant (évidement?) le plaisir apporté par sa dégustation en regard du prix payé pour la bouteille.
PS : suis-je le seul à être obligé de forcer le cache pour voir les nouveaux billets sur le site (le flux RSS me prévient de nouveaux billets mais ils n'apparaissent pas quand je me rends sur la home de blog)
Réponse de HB : merci de l'info. Je regarde.
Je réagis sur cette interrogation : "si le fait de créer de l'emploi était quelque chose qui comptait pour un amateur de vin, lorsqu'il choisissait d'acheter telle bouteille plutôt que telle autre ?"
Il y a en fait une question que je me pose tous les jours, moi qui suis (oserai je le dire) avocat : non non, pas le fruit (ou le légume, à me regarder, on peut j'espère se poser au moins la question), mais le truc qui fait un travail avec un code et un vocabulaire alambiqué (voilà peut-être comment on se rejoint) : travaille-t-on pour assurer à un ensemble de personnes un maximum de confort et de bien être en partageant des tâches et compétences, ou doit-on considérer que chacun s'adonnant au labeur pour sa pomme, la f(a)in(m) justifie les moyens? Et va-z'-y que je te croque. Ceci dit, je suis comme tout le monde, je prends le vin sur la base du principe de plaisir. Mais il faut quand même reconnaître qu'il n'y a finalement pas tant de mystère que cela. Pour moi qui n'y connais pas grand chose, et depuis pas longtemps, il est tout à fait évident que les bons vins sont faits par des gens qui les tripotent. Et là il faut du monde. Donc je pense que l'on est près à payer un grand vin et les gens qui l'ont fabriqué. Mais on est très égoiste : si l'on nous dit qu'un vin est cher parce-qu'il a fallu du monde pour le fabriquer, on veut d'abord gouter. Parce-que l'on sait que certains seraient trop heureux de faire monter les enchères en soutenant que le vin n'est peut être pas bon mais que les charges sont ... chargées! Il faut prendre les choses dans l'ordre : ce qui est bon a de la valeur ; ce qui vaut cher, vaut cher. Amitiés. Un amateur.
Réponse de HB : Cher Amateur. Merci de ce commentaire. La réponse est délicate et très personnelle. Je ne dirais jamais que mes vins sont chers (seuls 5 à 10 % peuvent être d'ailleurs considérés comme tel, et encore tout dépend avec quoi on les compare...) PARCE QUE j'ai beaucoup de frais de personnel. Pour moi, le personnel n'est pas une charge mais une richesse. C'est le cœur de ce qui fait la valeur de mon entreprise. Sans les hommes et les femmes qui travaillent avec moi, le Clos des Fées n'est rien. Aussi bien les saisonniers, peu qualifiés, qui, hier, jour pourtant férié, ont travaillé avec courage dans 100 km/heures de tramontane, pour sauver les jeunes vignes de la casse, que les cadres, qui s'engagent totalement physiquement et intellectuellement dans la recherche d'excellence du domaine. Sans tous ces être humains, je cultiverai toujours 5 ou 6 hectares de vignes, avec beaucoup de difficulté, et n'aurais pas le temps d'écrire ce blog ;-).
Mettre l'humain au cœur de mon métier, c'est une des valeurs fortes de mon projet de vie. Je pourrais, je le pense sincèrement, faire aujourd'hui d'autres choix techniques, qui me permettraient de privilégier la mécanisation maximale. Ce serait au prix de l'abandon des vieilles vignes ou de modes de cultures leur permettant de perdurer bien après ma mort – la taille en gobelet, pour ne citer qu'un paramètre –, voire de la destruction des paysages, partie intégrante du terroir, à mon sens. Privilégier la main de l'homme est une décision qui n'a rien à voir avec le prix de revient de mes vins. C'est un choix personnel d'utiliser la valeur ajoutée de l'entreprise à l'emploi d'êtres humains plutôt que de machines. En aucun cas une "cause" du prix élevé des vins, en tout cas pas pour le Clos des Fées et la petite Sibérie. Ceci dit, oui, quand on "tripote" beaucoup les vignes (j'aime bien l'expression), quand on les aime, quand on les caresse, quand on les soigne une par une, j'ai l'impression qu'elles vont mieux et qu'elles font de meilleurs raisins ;-))
Si vous achetez mon vin, vous devez le faire parce que vous le trouvez bon. Point. Parce que, malgré le prix demandé, il vous procure un plaisir supérieur à un autre vin de la région. Parce que pour retrouver ce gout, qui vous a plu, vous devrez racheter une bouteille, les autres vins vous paraissant depuis lors certes bons, mais pas de la même façon ;-). C'est le cœur de la notion de vin d'auteur, de vin de terroir, de vin de vigneron. Que, dans ce plaisir, il y ait une part "intellectuelle" qui vous permet de penser que, vous aussi, par votre acte militant, vous apportez à un petit village du Roussillon le petit plus qui fait que 10 personnes travaillent ou que la boulangerie ne ferme pas, voilà qui ne me dérange pas, bien au contraire. Comme d'ailleurs le fait que, par votre d'achat, vous pensiez que vous participez activement à l'aménagement d'un petit bout de terre dans lequel vous viendrez peut-être pique-niquer un jour ou à la reconstruction d'un muret, ce qui est vrai, voilà qui me réjouit. J'espère avoir répondu à votre question.