Don

Au milieu de la fureur de la semaine dernière, j'ai trouvé le temps de finaliser avec Aby le faire part de naissance de Noé. Noé, c'est notre nouveau bébé. Mais non, c'est pas une nouvelle cuvée, c'est un vrai bébé, qui frétille, rote après sa tétée et ne dort pas bien la nuit ;-))

Cela faisait longtemps que j'avais cette idée dans la tête (le faire part, pas le bébé ;-)) et je suis vraiment content de l'avoir enfin réalisée. A l'occasion, comme c'est électronique, je vous donnerai peut-être le lien. On verra ;-)

Bref, Aby est dessinatrice, graphiste, je ne sais quoi encore. Elle a un talent fou, un coup de crayon merveilleux et, en plus, ce qui est rare chez les illustrateurs, une vraie volonté de tenter de traduire par un dessin la vision d'un autre être humain qui, pauvre de lui, dessine à peu près comme un enfant de 6 ans. J'ai nommé, le père Bizeul ;-))

Au fur et à mesure que le dessin évoluait, que le talent d'Aby faisait peu à peu naître le dessin en question, respectant ce que je souhaitais dire tout en l'interprétant bien sûr grâce à son propre « style », je me suis mis à réfléchir à la notion de « don », d'abord parce qu'un don, elle en a un, c'est évident, ensuite parce que tout notre travail tournait justement autour de la notion de don, de talent « inné ». Je sais, en ce moment, l'inné et l'acquis, on en parle beaucoup et il faut que je marche sur des œufs ;-))

Il est cependant couramment admis que l'on peut posséder le don de quelque chose. Le don des langues. L'oreille absolue. Le don du dessin. Je vous laisse compléter. C'est vaste mais pour autant pas sans fin.

Existe t'il pour autant un « don » du vin ? Je veux dire de « faire du vin », pas de le déguster. Parce que le déguster, on sait, enfin, c'est ce que j'ai appris à l'école, pendant mon premier cours de dégustation il y a trente ans, qu'on est à peu près égaux devant notre verre et que tout se joue au niveau de l'entrainement (80 % d'entre nous ont le même potentiel « nasal », 10 % beaucoup moins et 10 % beaucoup plus). Mais ce sont ceux qui entrainent en permanence leur nez qui dominent rapidement tous les autres...)

Mais le don de faire du bon ou du grand vin, existe-t'il des être humains qui possèdent ce don alors que d'autres ne l'ont pas ?

Ou certains l'ont-il, au moins, plus que d'autres ? Certains sentent-ils – et ressentent-ils – des choses que le commun des mortels ne sentent ou ne ressentent pas ?

Devant une cuve en fermentation, devant une vigne en train de pousser, en grande forme ou faible et vulnérable, ont-ils des réponses alors même que les autres n'en sont encore qu'aux questions ? Devant un vin en pleine prise de bois, certains « sentent-ils » que tout se passe bien, que le vin grandit et s'améliore ou, au contraire, file un mauvais coton ?

Y a t'il une façon « instinctive », « naturelle » de faire du vin, alors qu'elle demande à d'autre des années de travail et de tâtonnement ? Certains réussissent-ils toujours, presque facilement, alors que d'autres essayent toute leur vie, sans qu'il y ait la moindre justice à la chose ? Y-a t'il un juste milieu entre inné et acquis, et le travail peut-il compenser l'absence d'instinct ? Où n'y a t'il pas « d'inné » dans le fait de faire du vin, mais simplement du travail et de l'expérience, patiemment accumulés...

Je repense à cette phrase terrible de Drieu de la Rochelle : « le talent n'excuse pas l'absence de génie »... Y 'a t'il des « génies » du vin comme il y a des génies des mathématiques ou des échecs ? Où est-ce une toute autre forme d'intelligence, qui fait appel à d'autres capacités, un univers où les « ingénieurs » sont condamnés à faire des vins sans âme et où les poètes ont toutes leurs chances ?

J'avoue que je n'ai pas la réponse à cette question. Mais je suis content de me l'être posée. Allez, bonne journée, je pars greffer. Au fait, la « main verte », c'est naturel ou ça s'apprend ?

7 commentaires

#1. Eric C. | jeudi 19 avril 2007 - 10:59

Ce que tu as appris pour la dégustation est a priori valable aussi bien pour la capacité à faire du vin qu'à accomplir n'importe quelle tâche "complexe" : il semblerait que l'entrainement (l'acquis, de manière plus générale) soit largement prépondérant. Il y a très probablement (assurément ?) des différences innées entre individus, mais elles se révèlent souvent secondaires, et beaucoup de chercheurs sont persuadés que ce que le grand public appelle trop facilement talent ne recouvre en fait qu'une somme de travail considérable.

Un peu de lecture sur le sujet, par exemple ici (www.freakonomics.com/time... :
"the trait we commonly call talent is highly overrated. Or, put another way, expert performers — whether in memory or surgery, ballet or computer programming — are nearly always made, not born. And yes, practice does make perfect. "

Sur le blog de David Shenk (geniusblog.davidshenk.com... entièrement dédié à cette question, on peut lire ces propos de Ted Williams, considéré comme un des plus grands joueurs de baseball de tous les temps :
"They used to write a lot of bull about my eyesight. How I could read license numbers on cars before another guy could see the license....Sure, I think I had good eyesight, maybe exceptional eyesight, but not superhuman eyesight. A lot of people have 20/10 vision. The reason I saw things was that I was so intense...it was discipline, not super eyesight."

Alors un "don" pour ressentir les choses quand on fait du vin ? Ma foi, j'ai du mal à y voir une prédisposition innée. Autant on comprend qu'un Michael Jordan bénéficiait dès l'adolescence d'avantages certains pour se révéler au basket (il aurait sans doute fait un peu efficace demi de melée au rugby, par contre), autant je ne vois pas trop quelles prédispositions pourraient aider à faire du vin. La sensibilité, la compréhension des mécanismes de la vigne, la faculté à mémoriser ses expériences passées de vinification, et à en faire la synthèse, tout cela s'acquiert, je pense.

#2. ABY | jeudi 19 avril 2007 - 11:54

Merci Hervé pour tes très très gentils mots qui me font rougir derrière mon écran ;)
J'ai été ravie de participer à ce joli projet et je dois dire que si tu dessines comme un dessin de 6 ans (j'aimerai bien voir ceci dit!) tu as la capacité à faire passer tes envies, tes désirs par les mots...et c'est surtout grace à ça que nous avons pu travailler ensemble

Le don?
Qui ne s'est pas posé la question au moins une fois dans sa vie...
Est-ce que ça existe?
Je ne crois pas vraiment en fait...je parlerai plutôt d'envie, de passion.
Il est vrai que j'ai toujours dessiné, depuis toute petite trousse et papier sous le bras...parce que j'en avais envie.
Je pense aussi que l'entourage proche ou non joue un rôle déterminant dans l'épanouissement de cette envie.
Mes parents ont toujours été un soutien...certains n'en sont pas et peuvent faire voler en éclat d'une décision les aspirations profondes de leur enfant.
Je me rappelle des parents d'une amie de lycée qui ne comprenaient pas que me parents "me laissent" faire un bac artistique...

Faire découvir du vin ou d'en produire part d'une envie profonde, d'une passion...le moment de passer à l'action peut venir plus tard lorsque les conditions sont réunies.(une trousse et du papier c'est plus simple à trouver qu'un arpent de vignes;)
Alors finalement rien de déplaisant à travailler ou tatônner puisqu'au final on réalise un rêve!
Mais tout le monde y arrive à son rythme car nous sommes différents...des années pour certains, des mois ou des jours...le temps d'une révélation pour d'autres.
Après le génie...c'est peut-être encore autre chose...et le talent tellement subjectif!

#3. tchoo | jeudi 19 avril 2007 - 12:32

Un don pour faire du vin: peut-être, mais j'en doute un peu

je crois surtout, beaucoup d'observation, à l'écoute des ses sensations et la capacité à traduire en actes toutes cette somme d'informations qu'il faut avoir au préalable reçue: finalement c'est peut-être un don!

#4. en-passant | vendredi 20 avril 2007 - 17:23

(Comme j'ai perdu mon commentaire précédent, je suis obligée de le retaper..si jamais il apparît en double, veuillez m'en excuser)
Alors je disais dans mon premier commentaire que la réponse à votre question, Monsieur Bizeul, se cache, à mon avis dans la réponse (ça en fait de "réponses"..) à la suivante: faire du vin, est-ce l'art ou l'artisanat? Si c'est de l'art, il faut du talent pour faire du bon vin.
La difficulté de trouver la bonne réponse est lié aussi au fait que dans la réalisation du bon vin on dépend du terroir, du raisin, des conditions climatiques etc. Or un écrivain génial n'est pas à la merci de la qualité de son papier.
Le sujet est très intéressant et, pardonnez moi cette curiosité, me pousse à vous demander, Monsieur Bizeul: est-ce que vous vous sentez plus artiste ou artisan dans votre métier?

#5. Isabelle des Ligneris | samedi 21 avril 2007 - 09:01

J'ai découvert votre blog, un peu par hasard en furetant sur la toile plutôt du côté des blogs culinaires. Bien sûr je connaissais votre vin, mais là je découvre plus qu'une aventure viticole, une expérience humaine...
Donc depuis quelques temps ma page Netvibes vous héberge et j'y suis plus régulièrement vos tribulations. L'autre jour j'apprends votre bonheur d'accueillir un petit Noé dans votre foyer et je me réjouis pour votre famille , me dis qu'à l'occasion ce serait gentil de vous transmettre mes félicitations à partager bien sûr avec votre épouse... Par curiosité je vais lire les commentaires me disant que vous allez être assailli de compliments et autres bons voeux... Mais là stupéfaction RIEN ! Le bébé ça n'intéresse pas les fondamentalistes du vin pas plus que les promenades parmi les asperges sauvages et les iris flamboyants en compagnie du jeune Gaspard. La patata fait plus réagir car là on touche à du solide......du concret. Le moindre billet viticole enflamme vos lecteurs ! Quelle folie que de faire des bébés ! Et puis les bébés ça ne boit pas de vin !
Ce que j'aime dans votre blog c'est qu'il y a à boire, à manger, à vivre ( trés belles photos de votre graphiste Aby une jolie découverte ) . Celui qui se nourrirait exclusivement de vin serait voué à une mort certaine et terrible. Mais avec un peu de vin, beaucoup d'eau, des nourritures choisies et aussi spirituelles nous pouvons aller beaucoup plus loin ......et progresser .
Continuez SVP vos promenades, elles sont aussi utiles que les commentaires de dégustation.... Et Bonne Vie à Noé.
P.S: Au sujet du don je penche vers la thèse du travail allié à la sensibilité, la passion et l'amour aussi . Le don c'est d'abord le don de soi. Rester modeste, écouter la nature, sentir sa terre et vouloir faire plaisir à ceux qui ouvriront nos bouteilles .
Bonne journée , ici elle sera magnifique avec un entêtant parfum de glycine.....

#6. cyra | samedi 21 avril 2007 - 16:55

en plantant la première vigne après avoir sauvé la vie sur terre, noé avait un don c'est certain...

#7. helene | mardi 24 avril 2007 - 13:47

Tout plein de bonnes choses pour vous et votre petit Noé

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