LA PLACE (ou Jean qui rit)
Après le billet aigre-doux d'hier (aux relents dépressifs, je sais, mais tout va bien, rassurez-vous ;-), je me suis dit qu'il serait bon de vous dire aujourd'hui combien la semaine des primeurs à Bordeaux est aussi un moment agréable, selon ce que l'on vient y chercher.
On y rencontre en effet le ban et l'arrière ban de la profession, et ce en provenance du monde entier. Au coin d'une rue, à la terrasse d'un café, aux toilettes d'une station service ;-), la région est dorénavant aussi bien fréquentée que les allées de Vinexpo. On y côtoie les propriétaires de crus prestigieux, au garde-à-vous derrières leurs tables de dégustation. Certains remplissent même (gratuitement ;-) votre verre avec le sourire. On visite des châteaux de conte de fées, le reste du temps cadenassés à double tour. On y mange souvent fort bien, des mets délicats et raffinés au point que parfois, lassé de tant de bonnes choses, on en vient à rêver d'un bon sandwich rillettes et d'un demi bien glacé. Et surtout, on y parle 24 heures sur 24 de vin, encore de vin, toujours de vin, jusqu'à en être ivre de mots, d'informations, de rumeurs, de ragots, de prédictions et surtout de points de vue ;-). Donc, l'amateur, dans le sens noble du terme « celui qui aime », qu'il soit béotien ou grand propriétaire ou important négociant, est heureux.
Certains nouveaux venus ne dégustent que depuis quelques mois à peine : qu'importe, ils commencent déjà à noter « sur 100 » et se disputent bec et ongle pour défendre leur note sur un cru dont ils auront oublié le nom dans 48 heures ;-). De jeunes journalistes, dont c'est la première ou la seconde campagne primeur, expliquent avec assurance que « ce cru va vieillir 20 ans » alors qu'ils n'ont sans doute jamais goûté encore une bouteille de cet âge. ;-) Certains vieux de la vieille, tels les grincheux du Muppets Show, se lamentent sur l'envahissement de leurs « terres », mais ça, c'est off. Et ajoutent qu'ils commence à y avoir aussi un peu trop de « pinpins », qui jugent un millésime dont ils n'achèteront jamais une bouteille, mais c'est off aussi ;-)
Du « off », parlons en, justement. Il y quinze ans, je faisais partie de ces 40 malheureux journalistes invités par l'Union des Grands Crus à passer trois jours à Bordeaux. On goûtait péniblement entre 150 à 300 vins (110 ou 115 de l'Union, ceux de Moueix pour les chanceux, une cinquantaine présentée par d'autres négociants et quelques crus bourgeois). On n'y goûtait en fait que des (grands) crus qui allaient entrer en campagne primeur et donc vendre leur vin encore en élevage. Après deux ou trois ans à se faire la main, on écrivait un papier assez court, du genre « j'ai aimé ça, et ça, et ça », en expliquant pourquoi. Cela n'intéressait pas grand monde.
Aujourd'hui, le moindre syndicat d'appellation a sa dégustation, tous les groupes de vignerons privés ont la leur et, bien que tous ces crus ne se vendent pas en primeur, ils "présentent" leurs vins, on ne sait pas vraiment pourquoi ni d'ailleurs à qui. A côté d'eux, on ne compte plus les vignerons invités (comme moi, par exemple, par Jean-Luc Thunevin), les groupes extérieurs à Bordeaux genre "les joyeux bio-dynamistes" (à ne pas confondre avec les bio-dynamistes joyeux, plus rares ;-)), les fournisseurs d'un caviste ou d'un restaurant quelconque, j'en passe et des meilleures. Il y avait même, cette année, à Saint-Émiion, un magasin d'artisanat marocain qui présentait « le milllésime 2006 des vins marocains ». Sic.
La semaine des primeurs est donc en train de tourner à la fête foraine (à Neu-Neu, disent les « propriétaires » (comprenez de « grands crus », j'ai aimablement traduit ;-)). Mais c'est bien sympathique, je l'avoue. On y rit beaucoup et on y boit fort bien, deux choses pour moi d'ailleurs intimement liées, surtout que je n'y vais que pour cela, n'ayant rien à y vendre, aucun de mes clients ne faisant le voyage. Mais beaucoup de mes amis, oui ;-)
Ne nous méprenons pas, au milieu de ces amateurs heureux (on peut même, depuis cette année, « dîner » au château avec le propriétaire pour une somme modique, et j'avoue qu'en tant qu'amateur, cela m'aurait beaucoup excité), certains continuent à bosser dur. Business is Business, my friend. Sur les petites routes, de véritables « essaims » de Mercedes et de BMW se croisent et s'entrecroisent. Les « happy-few », c'est à dire ceux qui ont des « allocations » (ils achèteront directement au château et irrigueront ensuite la planète), vont de château en château où ils seront bien souvent les seuls reçus avec les journalistes. Ils sont sur les dents. Ils doivent d'une part goûter tout ce qu'il vont acheter, parce que c'est pas donné, si vous voyez ce que je veux dire, mais aussi et surtout parce qu'il leur faut :
- d'une part renouveler leur allégeance aux propriétaires des 25 marques avec lesquelles ils gagneront beaucoup d'argent
- de l'autre terroriser par leur visage impénétrable ceux qui au contraire dépendent d'eux.
Tout le monde échange des avis avec un air de conspirateur (leur avis n'a de toute façon aucune importance, ce sont les notes de Bob qui feront le marché, qu'on le veuille ou non ;-), essaie de faire croire qu'il a un quelconque pouvoir sur les prix, annonce qu'il achètera ou pas, y va de sa prédiction sur le pourcentage de baisse que Bordeaux « est obligé de consentir cette année ». Si il y avait un « World Poker Tour » à Bordeaux, on s'ennuierait pas, croyez moi. Je suis volontaire pour les commentaires avec Patrick Bruel ;-))
Puisqu'on en est aux points de vue qui ne servent à rien, voulez vous le mien sur le millésime ?
Ah, sachez que j'eusse adoré qu'il soit grand, ce millésime 2006, car Bordeaux donne toujours le « la » dans le monde entier, qu'on le veuille ou non. Quand Bordeaux est bon, l'amateur de Las Vegas ou de Bombay comprend « le vin français est bon » et ce n'est pas prêt de changer. Mais vous le savez, je dis toujours la vérité (ce qui m'a d'ailleurs valu, suite à la campagne du millésime 92, d'être « interdit » de primeur par un propriétaire à qui j'avais eu la folie de dire que son vin était raté et qu'il se grandirait en le déclassant), d'une part parce que c'est ma nature, d'autre part et surtout parce que, comme disait Beaumarchais « sans liberté de blâmer, il n'y a pas d'éloge flatteur »...
Mon avis, qui compte pour du beurre, comme celui des autres on l'a vu, le voilà : le millésime n'est pas un grand millésime. Parce que pour moi, un grand milliésime de Bordeaux, c'est quand dans la cave, à la fin des malo, toutes les cuves sont bonnes et que le seul dilemme du vigneron, c'est « mon Dieu, comment vais je arriver à faire un second vin » ? Cette année, croyez moi, c'est plutôt le contraire et, de source sûre, les échantillons présentés ne représentent dans la majorité des cas que 30 % à 50 % des volumes (c'est parfois d'ailleurs dit aux clients, parfois soigneusement dissimulé). Ceux qui ont été « honnêtes », qui ont fait de « vrais » échantillons seront donc globalement faiblement noté, mais leurs vins seront bons à la fin, c'est à dire à la mise en marché. Ceux qui n'auront montré que le meilleur de leur production auront-ils l'honnêteté de maintenir ces assemblages jusqu'à la fin ? Nous verrons bien. S'ils le font, il y aura alors quelques grands vins, style 16/20 (94 maxi si vous voulez une note), cinq ou dix vins « de légende », comme chaque année, pour confirmer la règle. Encore que bien souvent j'ai eu l'impression de « surextraction » de raisins étonnement tanniques au départ, mais souvent brulés d'un côté et verts de l'autre au moment des vendanges, c'est à dire juste au moment ou le botrytis leur est tombé dessus. Les vins seront donc de toute façon très longs à devenir buvables, donc parfaits pour le mariage du petit si il est né en 2006 ;-) Il faudra les garder longtemps, très longtemps en cave. Quand au « reste » des vins des grandes propriétés, tous ces lots ratés, bien malin qui peut-dire où cela finira. De toute façon, aucun journaliste n'ira dans une propriété pour demander : « je veux goûter tous les lots. Merci de faire l'assemblage du premier vin devant moi. Vous engagez vous sur les volumes par écrit, à 20 % près ?». Quelle est alors la valeur des notes qui vont pleuvoir sur nous dans les semaines qui viennent ? « Paris Hilton, mon ami, Paris Hilton » (je traduis en Français : rien, mon ami, le néant, le vide absolu ;-))))
Le seul moyen de « juger » vraiment le millésime cette année était donc d'être sur le terrain aux vendanges, dans les caves pendant les vinifs ou aux labels. Que celui qui était là le dise, se lève et parle, ça m'intéresse. De plus, cette année, avec le changement de lune et de pression de la nuit de lundi, les vins étaient totalement différents entre ces deux jours là. Fermés, austères et amers le lundi, tout s'éclairait le mardi sous une forme bien plus avenante. Ainsi, un critique qui goûtait dimanche ou lundi et un qui goûtait mardi auront à mon avis des avis totalement différents. Il faut bien que faire du vin m'ait appris quelque chose...
Je n'ai pour ma part goûté qu'une petite centaine de vin, aucune des grandes stars du Médoc, beaucoup de bons Pomerol. Mais j'ai particulièrement était frappé par les Bordeaux supérieurs et autres « petites » appellations. Là, chez ceux qui font bien, se trouvent les vins les plus intéressants et les plus délicieux du millésime. Dans les côtes, chez les "modestes" (qui bossent dur et avec passion, pas chez tous, bien sûr et malheureusement), chez ceux qui n'ont pas cherché à « péter plus haut que leur cul », il y a pléthore de vins au fruit éclatant, aux tannins fermes mais doux, juste complexe ce qu'il faut, qui ne rentreront pas dans la légende mais donneront envie d'ouvrir une autre bouteille. Seront-ils récompensés ? J'en doute. Mais je l'espère. Ne parlons pas des bas fonds et autres palus : pour ceux qui n'ont pas de terroir, pas de passion ou pas d'argent pour travailler et prendre des risques, le millésime aura vraiment été « difficile ».
Il y a, ceci dit, quatre vins que j'acheterai cette année en primeur, si je trouve les vins sur le marché et si je trouve les sous.
Au cas où vous vouliez me suivre, les voilà :
- Haut-Carles, un Fronsac, est le vin qui m'a le plus impressionné cette année dans tout ce que j'ai bu et qui, à l'aveugle, devrait être classé 94, soit au top de mon panthéon personnel de l'année (82/84 par Wine Spectator, je me marre et je suis pas le seul !). Ça devrait coûter moins de 20 euros, ça n'est pas spéculatif pour un sou, j'en ai peur, mais si vous me faites un brin confiance, achetez une caisse de ce vin, nom de Dieu. Et fulminez avec moi qu'il n'y ait pas de justice en ce bas monde et que l'ascenseur social soit en panne à Bordeaux !
- le Violette, un petit château de Pomerol (c'est l'année du Pomerol, on va vous le rabâcher, mais ça sera vrai...) qui renaît de ses cendres. Délicat, différent, mystérieux, à la fois proche et lointain, c'est le charme à l'état pur. Son goût est véritablement « unique » et ce sera à mon avis « LE VIN » qu'il faudra avoir dans sa cave cette année. J'ai aimé par dessus tout ce cru dans les année 80 (il était bon même quand il étais maltraité et négligé comme rarement cru de Pomerol l'a été). Je suis profondément reconnaissant à Catherine Péré-Verget, sa nouvelle propriétaire, et à Michel Rolland, « l'oxygénateur fou » de Mondovino ;-))), d'avoir su révéler à nouveau à ce cru tout en respectant sa personnalité unique. Si il manquait encore une raison pour trouver ce film mensonger et manipulateur, la voilà. Allez, je pardonne même à Madame Péré-Verget de m'avoir « soufflé » La Violette (j'avais fait une offre à 15 000 euros l'hectare, on ne m'a jamais répondu ;-)). C'était un de ces cinq ou six crus que, certains jours d'ivresse, pris par une rêverie soudaine et folle, j'ai « rêvé » de posséder (enfin, de vinifier, au moins), sachant pertinemment que c'était bien sûr impossible ;-)). Je le sais aujourd'hui entre de bonnes mains et, selon son prix, je tenterai d'en avoir quelques bouteilles ou quelques caisses. Mais bon, je suis pessimiste, Bob, le grand Bob, l'imparable Bob ne va pas laisser passer cela, c'est impossible... Ah, si cet homme était moins doué, j'aurais bu meilleur et moins cher toute ma vie ;-)). Mais bon, il faut bien trouver son maitre, un jour ou l'autre ;-))
Tiens, au passage, il est d'ailleurs étrange combien, dans ces deux vins, il y a « quelque chose » de leur propriétaire, quelque chose de public ou de très intime et caché, au contraire, qui leur ressemble de manière évidente. L'un est une sorte de « cri », un vin exubérant qui roule des mécaniques, alors que son propriétaire est un homme secret, discret et silencieux. L'autre est une sorte de quintescence de la féminité et de la séduction la plus débridée, alors que l'on perçoit sa propriétaire au premier abord comme une « executive women » toujours sur la brêche... Tant « d'eux même » dans des vins que pourtant ils ne font pas, à proprement parler, de leur mains, voici un sujet intéressant pour un prochain billet. Il faudra que j'en reparle... ;-)).
- Belgrave, un vin magnifique, classique et parfaitement vinifié, à mettre en cave, et qui sera, j'en suis sûr, conforme à la fin à l'échantillon dégusté. Sa qualité, la compréhension profonde du millésime par le vinificateur qui en a tiré juste ce qu'il faut, ni trop, ni trop peu, tout cela éclatait comme le nez au milieu de la figure au milieu d'une cinquantaine d'échantillons. C'est un signe qui ne trompe pas. Prix qui sera encore une fois sans nul doute angélique au vu des efforts et des sélections consenties.
- L'Eglise-Clinet, enfin, parce que quand c'est vraiment, vraiment, vraiment bon et comme disait ma grand-mère, « au fil du temps, on oublie le prix, on ne se souvient que de la qualité ». Là, vraiment, 2006 a produit un grand vin. Peu importe le prix. C'est là aussi un signe qui ne trompe pas. Merci Monsieur Durantou!
Allez, voici la fin de mes aventures primeurs.
Pardon pour tous ceux que je n'ai pas goûté cette année, y compris mes amis. Je n'avais pas grande envie. A l'année prochaine. Peut-être...
P.S. : Joyeuses Pâques.
8 commentaires
Heureux de voir que ton spleen est passé et surtout heureux de voir que je commence à savoir goûter vu ton commentaire sur Haut-Carles et La Violette !
Passe de bonnes Pâques, relax en famille, avec ton habituel heure de repos philosophique sur ton gros caillou avec vue sur une mer de vignes !
Je partage encore ton avis, mais je précise j'étais là et nous avons discuté chez Jean-Luc Thunevin, tu avais donc 1 client au moins (un petit).
Je partage 50 % de ta "sélection" ; pour Haut-Carles et l'Eglise-Clinet (comme chaque année) j'en suis, je les propose(rai) en primeur.
décidement une grande philosophe votre grand mère Mr Bizeul...
Comme d'hab, magnifique. Les mots me manquent...
Un billet contenant une phrase culte, du genre à me faire mourir de rire derrière l'écran, du genre à graver dans la pierre de voûte de l'entrée de la cave: ""les joyeux bio-dynamistes (à ne pas confondre avec les bio-dynamistes joyeux, plus rares ;-))""
Merci d'exister, on s'enm******** sans vous!
Merci pour cet excellent résumé de l'expédition. Mon caviste est devenu un peu cynique et il n'avais pas envie d'y aller cette année...
c'est sûr qu'alors que nous arrive un président qui n'a jamais bu un verre de vin ce billet remonte le moral
Excellente analyse de la grande Comedia del''Arte des Primeurs ! Toute cette agitation, cette frénésie, ce bruit autour du rien ! Comme nous le rappelle Nietzsche "les grands événements arrivent sur des pattes de colombe". Merci également de citer Pascal Montaut, si peu médiatique, qui depuis un quart de siècle déjà, peaufine des petits bijoux du côté de Blaye (Château Les Jonqueyres et Clos Alphonse Dubreuil) !
15 000 € l'ha à POMEROL?
c'était en quelle année?
z'on du se marrer
Millésime plus difficile qu'il n'y a paru, de temps en temps quelques superbes réussites, tout dans l'onctuosité avec une pointe d'acidité rafraichissante (mais je ne vous parle que des tubes, de là-bas, loin au fonds de la salle!)
Souvent des tanins, un peu dur un peu rêche que l'élevage devra gommer, du travail beaucoup encore!
Réponse de HB : Tchoo, les 15 000 euros, c'était de l'humour. Je sais que pour la Violette, on parle de plus de 2 millions d'euros l'hectare... Mais on peut continuer à réver, et surtout à rigoler ;-) Amicalement, hervé