LA PLACE (ou Jean qui pleure)

En me promenant hier matin dans les rues de Saint-Émilion – village que je trouve décidément toujours aussi beau, majestueux et mystérieux, je me disais, après deux jours à peine dans le tumulte de la semaine des primeurs, qu’il était étonnant que personne n’est encore écrit un « thriller » sur le négoce bordelais (aussi appelé « la Place de Bordeaux » ou « la Place » comme le disent les « pro »).

Le titre en serait tout trouvé, « La Place », donc, et ferait immédiatement penser à un truc à la John Grisham, du genre « La Firme », ou à un Sulitzer des débuts, style « Money » ou « Cash ». Il y aurait en effet bien des choses à dire sur les rapports entre le « négoce » et la « propriété bordelaise »… Et bien des choses à raconter sur les coutumes et les pratiques de tous ceux qui sont en interaction avec eux, ces 4 000 (4 400, beaucoup sont très « bizarres » ;-))) et des brouettes journalistes, négociants du monde entier, cavistes, sommeliers, amateurs et professionnels en tout genre qui sillonnent en ce moment même les petites routes de la Gironde. On pourrait aisément imaginer une saga en plusieurs volumes : chaque millésime, en soit, est une histoire (voire une saga qui entre dans la légende comme 2000 ou 2005…), une épopée où pouvoir, argent, commerce international et comédie humaine se mêlent intimement.

Ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler en quelques lignes les dessous de l’histoire. Il faudrait du temps, un talent que je n’ai pas pour décrire des personnages ou des caractères, des notes précises, une documentation sans faille. Et surtout une envie, envie que j’ai de moins en moins, je l’avoue et j’espère que mes amis bordelais me pardonneront, tant trop souvent aujourd’hui, il ne s’agit plus de faire de bons ou de grands vins mais, au choix ou ensemble : un problème d’égo, de pouvoir et d’argent.

Oh, je ne crache pas dans la soupe. Pour moi aussi, faire du vin est un métier et je dois en vivre et faire vivre mon entreprise et ses collaborateurs. Mais un peu d’argent au pied d’un bon bilan n’est pour moi que la conséquence du fait de faire des bons vins ou des grands vins, si tant est que cela soit possible, en aucun cas la motivation comme cela me semble être aujourd’hui le cas de quelques grands châteaux bordelais et non des moindres.

Nombres d'entres eux se trouvent désormais aux mains de groupes financiers, de fonds de pension, d'assureurs en tout genre et, à juste titre, certains d'entres vous s'étonneront de me voir surpris par la chose, tous ces nouveaux propriétaires n'ayant jamais caché leurs objectifs. Ainsi va la vie. Heureusement, bien sûr, ce n'est pas le cas pour tous, loin de là.

Aujourd’hui, il faut le savoir, le « pouvoir » à Bordeaux est « aux mains » de la propriété, en tout cas au niveau des « 30 marques » qui comptent (lisez « qui se vendent vite et rapportent beaucoup d’argent ») et celles ci, comme le veux la malédiction depuis que l’homme est homme, sont tentées d’en abuser.

Qui fera partie cette année de ces « trente marques », aujourd’hui intouchables et que tout le monde achètera quel qu’en soit le prix, la demande étant forte et les stocks inexistants ? 90 % des noms sont connus, mais quelques « outsiders » s’inviteront sans doute dans ce cercle ultra-privé. Il faudra pour cela attendre le « jugement de Dieu » ;-)), c’est à dire la publication des notes de Robert Parker. Avant cela, pas de campagne primeur. Et comme il se chuchote que Robert n’a peut-être pas l’intention de sortir ses notes avant Juin, cela permettra à tout le monde d’affûter sa stratégie (et sa trésorerie...) en attendant ;-))

À côté, on parle désormais de « crus périphériques » qui rament plus ou moins, leur destin étant tout entier à la merci de journalistes et de journaux tout aussi « secondaires », d’un réseau durement tissé (et pourtant pas toujours très solide), de quelques amitiés fidèles (pour autant que le risque financier ne soit pas trop grand), de futures promotions en quatrièmes de couverture d’un catalogue de foire aux vins à l’automne 2008 ou 2009...

Vient ensuite la foule des oubliés, celle des « sans grades » (lisez « sans intérêt financier pour le négoce »), qui cette année, prendra de plein fouet la faible notation de l’élite, de par justement la construction pyramidale de leur marché, décrite pas plus tard que mardi. Quand un journaliste américain note une centaine de grands châteaux « 82-85 » (la même note pour tous, on est bien avancé, ça, je peux le faire sans même quitter mon bureau ;-((, que « vaut » alors un bordeaux supérieur pourtant délicieux ? Rien, en vérité. C’est profondément injuste, bien sûr, et l’immense majorité de la production bordelaise d’être aujourd'hui ravalée au rang de « matière première » dont les cours suivent le bon vouloir des marchés et la variation du cours des monnaies…

Pendant toute la semaine, j’ai, intérieurement, remercié le ciel de me permettre de « maîtriser » – autant que faire se peut – la distribution de mes vins. Je connais chacun de mes importateurs, presque chacun des cavistes, des sommeliers, des cuisiniers, de tous ceux qui permettent à mes vins d’atteindre des clients passionnés. Nous nous respectons et nous apprécions mutuellement (enfin je l’espère ;-) et j’apprécie par dessus tout qu’ils aiment le vin avant l’argent, celui qu’ils gagnent étant largement mérité par les risques qu’ils prennent et le temps qu’ils passent à convaincre leurs clients de découvrir nos vins. Merci les amis.

Et le millésime au fait ? Est-il bon ? Mauvais ? Moyen ? Mon vieux Bizeul, tu es has been. Voilà bien une question idiote, de celle que tu te posais dans les années 80… Aujourd’hui, Bordeaux est une région bien plus complexe. Entre premiers et les seconds, il y a les « super seconds ». Et d’ailleurs, au dessus des premiers, il y maintenant 4 « super-premiers »). Mais tu ne peux pas comprendre, tu manques de nuances. A Bordeaux, un millésime n’est plus « bon » ou « mauvais ». Il n’y a que des « millésimes du siècle » (déjà 3 en 6 ans, 2000, 2003 et 2005…), les « grands millésimes classiques », les « millésimes intéressants dont les multiples facettes séduiront tous les goûts » et bien sûr « les millésimes passionnants pour l’amateur » qui pourra alors chercher les bons vins au milieu d'un océan de médiocrité, tel la fameuse aiguille dans la botte de foin. Hourra. Vive la dialectique...

Si j’étais encore journaliste, j’aurais, je vous l’avoue, eu l’envie, cette année, de m'éloigner un peu de tout ce « binzzzz », de toute cette parade et de ses ronds de jambes. Sans bien sur négliger quelques châteaux prestigieux, enfin ceux qui ont avant tout pour objectif de faire de bons vins, j'aurais aimé me concentrer sur les « vrais bordeaux », sur la bonne centaine de « vignerons de l’ombre » qui bossent dur pour sortir des « vins d’auteurs », dont je me sens proche et qui me touchent. Mais bien sûr, mon rédac chef m’aurait dit « coco, ton truc social sur « les pauvres », combien de temps faudra t’il te répéter que ça n’intéresse pas nos lecteurs. Et en plus, ces Domaines là, ils n’ont pas d’argent pour la pub… ».

« L’enfer est pavé de bonnes intentions », disait ma grand-mère. Je n’ai compris que bien plus tard la justesse de cette phrase. Et je comprendrais que ceux qui lisent ce billet aient le droit de m’en vouloir d'écrire sans pour autant agir. Mais ce n’est plus mon rôle et, déjà, dans ce billet, sans doute révèle-je des pensées que je ferais mieux de garder pour moi. A chacun son combat.

Je vous dirai cependant qu'un de mes grands plaisirs de mon court séjour fut... un Côtes de Blaye, bu à l’Envers du Décor, le fameux bar à vin de Saint-Emilion. Un vin d’une précision exemplaire, gorgé de fruit, racé, mûr et précis, qui fait honneur au vigneron qui le fait. Je le connais depuis vingt ans, même si je ne l’ai pas vu depuis des lustres, c’est Pascal Montaut, du Château des Jonqueyres. Si tous les Bordeaux étaient comme ça, dépenser des sommes folles pour un cru classé deviendrait, disons... moins vital. Et on manquerait de Bordeaux dans le monde.

Ce n'est bien sûr pas si simple et gardons nous bien sûr des simplifications trop rapides. Les crus classés ont du bon, du grand aussi, et... Stop

Trop crevé, à demain pour la suite... Ca s'appellera « La Place (Jean qui rit... » ;-)). Mais vous l'aviez deviné ;-)

6 commentaires

#1. Isabelle des Ligneris | vendredi 6 avril 2007 - 12:21

Un thriller ? Quelle excellente idée ! Mais la réalité est encore plus palpitante que la fiction puisque cette année, à St Emilion, s'il n'y a pas encore eu de crimes on compte pourtant déjà les cadavres ! (et pas seulement ceux des échantillons dégustés !). Vos fines observations me ravissent et j'espère que l'amateur de vins vous lit souvent afin d'aiguiser son sens critique nécessaire en toutes choses mais aujourd'hui plus encore si l'on veut résister à la globalisation, mondialisation, uniformisation, standardisation ...... bref édicter un goût qui serait plus la conséquence d'impératifs commerciaux que le produit d'un travail de vigneron consciencieux et respectueux de son terroir. Soyons utopistes ! Rendons leur liberté aux amateurs. Qu'ils soient curieux, exigeants, critiques parce que ceux qui boivent les vins aprés avoir bourse déliée sont quand même ceux qui sont la raison d'exister du vigneron ( combien de vins ne seront jamais bus car ils n'ont pas trouvé de destinataire ! et cela, même s'ils ont été virtuellement vendus ! ).


Réponse de HB : bonjour Isabelle et merci de me lire. Si l'on excepte le simple et instinctif plaisir de boire et, bien sûr, la recherche de l'ivresse, délicieuse sensation que les amateurs de vins ont tendance à occulter, aimer le vin, le connaitre, le différencier et l'apprécier demande des efforts. Il faut apprendre, voyager, échanger, réfléchir et faire des choix budgétaires (des grands vins OU un beau voyage, par exemple). Le sens de l'effort n'est pas vraiment la qualité à la mode. Et les choix financiers sont vite fait : on rogne sur la bouffe et sur le vin.
J'ai parfois l'impression que celui qui écrit ce blog comme ceux qui le lisent sont des dinosaures ;-) Et puis parfois l'espoir renait et je me dis que parmi tous ceux qui ont démarré par le vin industriel, certains iront un jour vers les vins d'auteurs.
#2. Régis | samedi 7 avril 2007 - 02:21

Cher confrère, ce billet est vision partagée de ce qui évoque pour moi "le grand cirque".
Si l'on veut voir le côté positif, j'y trouve deux avantages : le mode du vin a les yeux braqués sur Bordeaux pendant une semaine, et avec un peu d'organisation, les vignerons bordelais "sans grade" comme moi parviennent à grapiller quelques miettes...

#3. Baraou | samedi 7 avril 2007 - 15:19

Bravo ! Pas mieux...

#4. didier michaud | dimanche 8 avril 2007 - 06:49

Hervé,

La base de la pyramide à Bordeaux, le plus gros volume, c'est le marché du vrac. C'est à dire la vente en camions citerne au négoce, ou en "rendu mise", le négociant venant "mettre en bouteille au château".

Les cours de ce marché sont complètement détachés des notes de Messieurs Parker et consorts, leur chute vertigineuse sur le millésime 2000 en est l'exemple le plus flagrant.

Didier


Réponse de HB : cher Didier, si les négociants de la Place veulent tuer la poule aux œufs d'or en détruisant à petit feu la production, c'est à dire en creusant la base de la pyramide au risque de la voir s'effondrer, c'est leur choix. Si les producteurs refusent (ou sont dans l'impossibilité matérielle) de s'investir dans le commercial, faute de compétences, de moyens, ou conditionnés par le poids de la tradition et de l'habitude, c'est aussi à eux d'en supporter les conséquences. Dans le monde du vin comme dans la vie en général, le changement, le mouvement, doit être permanent. Il est alors plus doux, plus humain, plus facile à appréhender et à vivre. Que ce la faute soit dans l'abus des uns ou dans les manquements des autres, on est bien dans le drame et cela ne me réjouit pas, crois moi. Vouloir juger le petit bordeaux du dimanche à l'aulne des grands crus classés, voilà bien l'erreur... Amitiés, Hervé
#5. Eric C. | mercredi 11 avril 2007 - 00:04

Il existe déjà une série de romans policiers, écrits à quatre mains (par Jean-Pierre Alaux et Noel Balen, cf. www.objectif-aquitaine.co... gravitant autour du vignoble français. Je ne sais pas si l'un de leurs livres parle spécifiquement du négoce, mais il y a en tout cas un biais bordelais dans les titres :)

#6. tchoo | jeudi 12 avril 2007 - 18:11

Il est utopique de menser que chaque vignerons bordelais, puisse commercialiser directement son propre produit, comme vous le faites.
L'immensité des volumes produit fait que se démarquer au sein de cette nébuleuse, est extrêmement compliqué.
Le négoce, ce pelé, ce galeux, à l'embarras du choix et ne se prive pas de choisir, peut-on lui en vouloir?
Des moyens existent pour les viticulteurs si ils voulaient bien se donner la main.....

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