A bas les pyramides, vive les tubes
Lors de mon dernier voyage aux Etats-Unis, longue discussion avec le staff de Diageo, mon importateur de Walden, sur l'actualité et le devenir du vin français.
Nous dérivons vite et, entre les huîtres et le poulet, me voilà à tenter d'exposer, en anglais bien sûr, ma façon d'appréhender le vin, de « modéliser » ma perception du breuvage.
Vous connaissez mon niveau en anglais (sinon, vous ne perdez rien, croyez moi...;-). Alors, vous imaginez combien je rame.
Je me lance alors tout d'un coup dans une grande comparaison où apparaissent des pyramides et des tubes et... ça a l'air de bien fonctionner. Pour moi, c'est plus clair. Pour eux aussi.
Alors, je me suis dit que j'allais essayer de la mettre par écrit pour voir si ça fonctionnait aussi en français et si ça pouvait faire avance le smilblick. Allez, je me lance.
Aujourd'hui, la majeure partie des acteurs de la filiière vin (producteurs, négociants, consommateurs , journalistes, etc.) voit le marché du vin sous la forme d'une pyramide qui ressemblerait un peu à ça :

Je sais, c'est mal dessiné, mais je fais ce que je peux, et je n'ai pas vraiment que ça à faire. Ou alors, je mets un abonnement à 70 euros par an à ce blog et je fais des beaux dessins en couleur et même des animations en flash ;-))).
A la base, les vins de table, abondants, pas chers, pas concentrés et pas très bons. En perte de vitesse et qui ralentissent donc l'ensemble d'après les dires de certains. Il faut s'en débarrasser et arracher les vignes, dit l'Europe. Berthomeau n'est pas d'accord et il a raison.
Ensuite, il y a les vins de pays et de cépages. Un peu plus de personnalité, une indication d'origine large et/ou de cépage, un peu plus créateur de valeur, assez en phase avec les besoins d'une catégorie de la population qui aime bien boire un coup mais ne veut pas se prendre la tête.
Au dessus, les AOC, en théorie aptes à satisfaire une catégorie plus restreinte de population. Des buveurs plus "amateurs", une catégorie plus "exigeante", souvent plus en théorie qu'en réalité, parce le vin, il faut quand même en boire de nombreux pour y comprendre qq chose... La catégorie est complexe, elle contient le pire comme le meilleur.
Un peu plus haut, les vins premium (pour les marques) fait par des sociétés sérieuses (new-world). Et les vins d'auteurs, élaborés par des vignerons talentueux à forte personnalité qui tentent d'exprimer une part d'eux même dans leurs vins et s'adressent à une clientèle passionnée et formée.
Tout en haut, les "grands crus", classés ou non, de Bordeaux, de Bourgogne où d'ailleurs, produits en quantités limitées, aux prix parfois stratosphériques et réservés à une clientèle ultra-privilégiée qui se partage entre "fous du vin" buvant au dessus de leur moyens et "hyper-riches".
Bon, je sais, on peut discuter la forme de la pyramide, plus ou moins pointue, ou la part de chaque catégorie, faite ici au pif, ou le besoin d'une "antenne" qui représenterait les vins cultes qui dépassent les 1000 euros la bt, ou je ne sais quoi. Ce n'est pas le débat et vous pouvez la visualiser comme bon vous semble. En revanche, le modèle est reconnu et globalement accepté par tous, ou du moins par une majorité écrasante. Plus on monte, plus on est cher. Plus on monte, plus on est concentré (effet Parker). Plus on monte, plus on est, en théorie, apte à la longue garde. Plus on monte, plus, en théorie aussi, on est rare.
Et bien pour moi, cette structure pyramidale, elle est complétement has been. Démodé. Finie. Plus valable. Je ne déguste ni ne classe les vins comme ça.
Pour moi, la segmentation du monde du vin, quand je la visualise, quand je tente de "modéliser" la façon que j'ai d'appréhender les goûts et comment je classe les vins, et bien elle est plutôt sous forme d'un ensemble de "tubes" qui tournent lentement dans une sphère.
Je sais, au premier abord, c'est bizarrre, mais patience, Simone, j'explique...

Chaque tube représente pour moi un "univers" de vins. Tous ces tubes évoluent dans une grande sphère ou il n'y a ni bas, ni haut, ni gagnant, ni perdant. Dans chaque tube, je mets un vin. Dans ce tube, le vin trouve sa place à côté d'autres vins, avec qui il a parfois des similitudes, parfois rien à voir, que ce soit au niveau de l'origine, du prix, du style, etc. Il y a cinq ou six "tubes" principaux :
- Il y a l'univers des vins de soif et de plaisir, à déguster sans trop se prendre la tête, pour retrouver le plaisir d'un vin gai et désaltérant, dit "de tous les jours".
- Assez éloigné mais encore une fois sans effet de hiérarchie, il y l'univers des "grands vins". Il m'est assez personnel. On y trouve quelques unes des icônes de la profession, bien sûr, mais pourquoi pas aussi, justement, un beaujolais parfait ou un rosé inoubliable bu sur un morceau de fromage lors d'un pique-nique en amoureux ? C'est en effet l'intensité du plaisir qu'il m'a procuré à MOI et/ou sa personnalité inoubliable pour MOI, qui me le fait mettre là et pas ailleurs.
- A côté (pas "dessus" ou "au dessous", car il n'y a ni volonté, ni possibilité, d'ailleurs, de hiérarchiser ces univers) il y l'univers des "vins d'auteurs", mon préféré, là ou je puise l'essentiel des vins qui composent ma cave. A l'intérieur, des vins concentrés, d'autres légers, des jeunes, des vieux, des aromatiques et des massifs; des chers et des pas chers. En commun, il ont tous l'avantage d'exprimer une vision de vigneron, une idée, un travail, un terroir.
- Dans un autre "tube", je range les vins "alternatifs". Il y a les sans soufre, les "bio-bizarres", ceux qui disent qu'ils sont "vrais" et qu'ils n'ont donc pas à être "bons", les expériences un peu extrêmes de certains, les vins durs et verts qu'on me promet ouverts et délicieux dans vingt ans, tous ces vins que certains aiment et que pourtant je ne pourrais pas boire. Je les range tous là-dedans, en attendant, qui sait de les comprendre, pourquoi pas, un jour. En attendant, ca m'évite de les juger. Après tout, il faut de tout pour faire un monde. Même Paris Hilton. Et mon mauvais goût peut être le bon goût de quelqu'un d'autre. Il y a en bien qui portent du Dolce et Gabanna, hein ?
- Dans un autre encore, je balance tous les vins qui sont pour moi "à défaut". J'y mets bien sûr les pas mûrs, les herbacés, les durs, les sur-extraits, les dilués, les boisés ratés, les atteints par les brett ou les pollution chlorées (il y a donc pas mal de vins du haut de pyramide du début, donc quelques 1ers crus classées 1855), les oxydés prématurément. Ceux là ne m'intéressent pas et dès qu'ils tombent dans ce tube, ils sont souvent oubliés.
Voici les principaux tubes que j'utilise. Bien sûr, il y en a d'autre et chacun, surtout, peut créer les siens.
Ce système a beaucoup d'avantages et peux d'inconvénients. D'abord, en mettant les vins dans des tubes "étanches", on comprend mieux pourquoi il est stupide de vouloir comparer des vins différents, dans leur style, leur goût, et leur origine et leur usage. Ensuite, si on veut continuer à noter, c'est bien plus facile. Il peut y avoir un "n° 1" dans le tube des vins de soif, un n°2, etc. Dans le tube d'à côté il y a aussi un "n°1" mais il obéit à des règles de classement différentes et n'a rien à voir, sur le plan gustatif, avec le vin n°1 dans un autre tube. C'est clair, précis, honnête et impartial. Et, à l'extrême, le meilleur des rosés pourrait alors avoir un "100 pts", ce qu'il mérite en fait mais n'atteint pour l'instant jamais parce qu'on mélange tout. De même, le vin le plus "alternatif" du monde pourra être intégré à un système de classement qui lui est propre (même si le vin, lui, ne l'est pas...;-))
Ce système permet d'être plus clair, d'être compris par tous en fonction de ses besoins et de ses envies (on regarde dans le tube qui vous intéresse ou qui vous plait, en fonction du moment de consommation), d'être tolérant et surtout d'être impartial.
Je vous encourage à tenter de réorganiser un peu votre "cave virtuelle" et de faire travailler vos neurones pour voir si le "système de classement à tubes dans un univers spatio-temporel à quatre dimensions", (aussi appelé système Bizeulien ;-)))) vous apporte une nouvelle vision. Sinon, rassurez vous, vous pouvez continuez à noter sur 100 ;-)) ou à classer les vins en fonction de leur prix ;-))
9 commentaires
c'est de l'anticlassement ou de la hiérarchisation horizontale, ça me convient
J'admire à chaque fois votre facilité d'expression et cette capacité à d'écrire des pensées qui semblent parfois décalés.
Par contre sur ce sujet des tubes et des pyramides, je n'arrive pas tout a fait à vous suivre.
En fait, au lieu de créer une pyramide qui englobe l'ensemble des vins (table, vdp, aoc, grands crus), il faudrait des tubes pour chaque vin et créer à nouveau une pyramide pour chaque tube?...
pourquoi pas, mais final comment différencier ces différents tubes? Malheureusement reviendra tout jour le problème des prix. Car souvent encore dans notre milieu on assimile qualité avec des prix élevés...
Au final, à mon avis peu importe les pyramides, les tubes, les classifications...ce qui est important c'est d'avoir des vins de qualité à chaque niveau. Il faut des gens comme vous, comme les grands crus classée pour communiquer sur notre culture viticole, et il faudra toujours des petits vignerons qui feront découvrir des vins plus simple au amateur qui débute.
L'utopie serait de tous travailler en commun, pour un seul et unique but, la survie du savoir faire et du monde viticole français.
Miguel
Grand billet, bravo et merci.
Toutefois, Paris Hilton me paraît à ce jour plus indispensable que la catégorie de vins où elle est citée en exemple.
Plus sérieusement, la pyramide ne représente-t-elle pas une segmentation plutôt stratégique ? Issue des moyens à mettre en oeuvre pour produire dont le capital (terre et installations). Ceci étant in fine proche du prix de l'hectare de terre.
Elle recoupe peut-être aussi une segmentation par consommateur. Ceux ne voulant strictement que de l'AOC ou du Grand Cru et le buveur régulier avec petit budget qui boit du vin de table se retrouvent-ils souvent autour du même verre ? Combien de consommateurs achètent-ils à tous les étages de la pyramide ?
Si vous ou moi ne nous y retrouvons pas, il faut bien admettre qu'elle décrit une industrie et un marché de masse. Mais en occultant le fondement pour tout buveur initié : on peut prendre du plaisir (i.e. boire des vins de qualité) à tous les niveau de prix. L'inverse est malheureusement vraie et plus fréquente.
Et les tubes ? ils intègrent la qualité. Pas au seulement au sens bon ou mauvais, aussi la qualité au sens palette de sensations.
Ce serait plutôt une partition "marketing". Ce qui n'est pas un gros mot si on le comprend comme une segmentation par "destination", ou "instant de dégustation".
Le souci : avoir la culture pour apprécier dans des circonstances différentes un Tir Pé, un Lafon Fourcat, un Crozes de Darnaud, un Clos des Fées, un Chambolle de Mugnier, un Rol valentin, un Jamet, un Pontet Canet et un Clos du Jaugueyron, un Arguti ou un Gauby, un Brezé, un Collier ou un pérette des Le Bihan, un Macon de Valette..., ... relève de l'élite.
Mélange volontaire de vins de négoce, gros châteaux méchants pour certains bobos n'aimant pas le boisbois, "petits" vignerons et/ou autres artistes qui tous donnent du plaisir à pas mal de buveurs.
Pas de hierarchie ici, juste que tout le monde ne peut pas avoir une telle expérience. Peut-être 100% des lecteurs de ce blog, pas 0.0000001% des buveurs (peut-être manque-t-il un zéro). Même si j'y travaille humblement tous les jours.
Autrement dit les tubes, ça marche quand on sait un peu goûter le vin, ou alors on accepte que le tube vin d'auteur de votre voisin contienne un Rauzan Gassies (j'aurais pu dire Lynch Moussas ou Bouscaut pour ne pas faire de jaloux).
Mettre une gomette verte et une rouge sa chaussure droite et gauche est un moyen de les différencier rapidement si on a un peu bu. Mais si on est daltonien, on finira par avoir mal aux pieds. (C'est du Eric Cantona, je crois).
Je crois profondément à vos tubes, en tant que buveur passioné (cette expression devrait bientôt être illégale).
Mais si j'avais 200 ha de terres et du vin à écouler, la pyramide ne hanterait elle pas plus mes nuits ?
Et bien, me voilà tout couillon avec mon article sur le site GJE où je me sentais si serein avec la pyramide ! Et en plus, on trouve du Bizeulien qui va manger des parts aux Audouzien ! (mais là, il a de l'avance, car on a déjà le verbe "audouzer un vin) : que pourrait-on "bizeuler" ?
J'ai vu également qu'il n'y a aucun parti pris entre la théorie des tubes, superbement illustrée, et celle de la pyramide qui rappelle les premiers devoirs de stats à la petite école.
Mais je suis sûr d'une chose : à terme, les meilleurs de chaque tube seront en haut (les étages nobles), mais toujours sous une couverture d'agitateurs, les futurs bizeuliens du vin (ils grandissent, ils grandissent).
Bref, j'ai compris : il est temps que j'envisage ma retraite : à quand une théorie des cordes appliquée au vin ?
Tu as eu chaud en rentrant de chez JL ? Un petit bouillon de culture que tu as fini au micro-ondes ?
Sérieux mon grand : ton papier mérité étude et développement : bravissimo !
Mon cher Bizeul, vous êtes vraiment atteint....
Ne changez rien, j'adore.
Je persiste dans l'idée de notre discussion (hier chez JL Thunevin), il faut éclairer le consommateur, le passionné comme le dilettante, le débutant comme l'expérimenté. Que ce soit avec des tubes (système moins orienté business que la pyramide) ou par n'importe quel moyen, l'information est la clef. Sans média fort, il n' a pas de communication, pas de publicité, pas de vente... plus de vin.
La solution doit venir des professionnels indépendants sinon seules les grandes maisons pourront communiquer et il ne restera que les marques (ce n'est pas péjoratif) "à la champenoise", les artisans seront isolés et survivront péniblement.
Réponse de HB : Cher Laurent, si je ne m'abuse, notre discussion portait sur la présence des vignerons et autres professionnels en tous genres sur Internet en général et sur les forums en particulier. Je suis d'avis, comme toi je crois, qu'ils devraient être plus nombreux et plus actifs. Pour autant, je suis conscient aussi que la position est difficile. Pour m'exposer beaucoup, j'en suis même sans doute d'avantage conscient que les autres ;-) Pourtant, je continu parce que je pense que c'est important et j'espère que beaucoup d'autres suivront, même si être en porte à faux n'est jamais agréable.
Bonjour Hervé,
encore une fois, je partage ta vision du vin.
Quelque part, ça rejoint mon opinion sur les vins de terroirs.
Certains pensent qu'il suffit de cultiver la vigne en région AOC pour élaborer un vin terroir...
Certes, une AOC est née de la conjonction entre plusieurs facteurs, dont le terroir. On pourrait donc dire que le terroir permet à l'AOC d'exister. En revanche, la réciproque est fausse... Un vin d'AOC n'est pas un vin de terrroir... il faut remplir des conditions pour cela...
Dans ton analyse, les vins d'AOC ne sont pas nécessairement les meilleurs, les dégustateurs le savent bien. Ca se recoupe.
A+
Franck
Cher Miguel
Dans un tube, on ne peut pas construire de pyramide. Un, c'est trop étroit ;- ). Deux, pour moi, l'intérieur des tubes, c'est un peu comme une boule à neige = il y a un liquide dedans et la représentation de mes vins préférés "flotte" à l'intérieur.
Il n'y a ni haut, ni bas, donc pas de hiérarchie. Se retrouvent ensemble des vins qui sont en cave, donc encore à boire, et des vins déjà bus, dont il ne reste que le souvenir. Tout cela bouge lentement, en fonction de mon humeur, du climat, de mon envie de cuisine, de l'influence des moments importants de ma vie (anniversaire, famille, amis, etc.). Comment alors hiérarchiser tout cela ? Cela me semble vain et cela l'est d'ailleurs. La dégustation d'un vin dépend de trop de paramètres pour se laisser enfermer dans une hiérarchie pyramidale noté sur 100.
Oui, vous avez raison, on assimile souvent la qualité au prix. Comme on assimile aussi la maigreur à la beauté. Est-ce pour autant votre point de vue ? Vous laissez vous enfermer dans un tel modèle de pensée dans les autres domaine de votre vie aussi ? je suis alors triste pour vous, car vos choix doivent être bien formatés, et aussi plein d'espoir car il vous reste encore à découvrir votre propre échelle de valeur, qui n'a rien à voir avec celle des autres ni avec celle que voudrait vous faire accepter aveuglément le marché.
Commencez donc à faire deux tubes : dans l'un, les vins que vous aimez; dans l'autre, ceux qui ne provoque rien chez vous. Et faites abstraction de tous les autres critères (image de l'AOC, du producteur, prix, rareté, moment). Vous verrez, c'est édifiant...
Merci au fait de m'avoir permis de préciser ma pensée.
Cher hervé,
ne soyez pas triste pour moi, bien au contraire, mais soyez plutôt triste pour notre société actuelle, ou les prix attirent plus que le bon sens...
Pour finir, une petite phrase que j'ai entendu il n'y pas si longtemps:
"la vie est telle qu'elle est, et pas telle qu'elle devrait l'être"
Ca porte à réflexion pour un jeudi soir pluvieux dans le sud ouest...
Merci pour vos réponses.
Miguel