Et si la liberté, c'était l'espace ?
Ce qu'il y a de bien, lorsque l'on arrive dans le métier de vigneron sur le tard, c'est que l'on a pas ou peu (en général ;-)), d'apriori sur la culture de la vigne.
Vous me direz, quand on ne sait pas grand chose sur un sujet, ce n'est pas vraiment difficile de ne pas avoir d'idées reçues :-)).
Et bien vous avez tort : quand on démarre un nouveau métier, on a beau se dire qu'on va faire preuve d'ouverture, on est parfois rapidement entrainé dans une spirale de décisions successives, une sorte de parcours presque obligatoire, qui vous fait souvent, très rapidement, raisonner parfois comme un paysan « de souche ». Il ne s'agit pas de faire ici de la « psychanalyse de comptoir » et de « philosopher à la petite semaine » contre tous ces « formatages » successifs qu'ont tenté de vous imposer tour à tour votre famille, votre éducation, vos études, le monde du travail, la société en général... Non, il s'agit de trucs simples qui font que devant un problème qui se pose, lui même arrivé devant vous après un certain nombre d'étapes, et bien si vous ne prenez pas beaucoup de temps et de recul pour réfléchir, et bien, vous arrivez aux mêmes conclusions, pourtant erronées, que ceux qui vous ont précédé. Un peu long, comme préambule ? C'est normal, c'est mon blog...
Je pensais à cela la semaine dernière, en plantant. Je sais, j'ai du retard à l'allumage au niveau du réçit de mes aventures vineuses, mais je pars demain aux USA et la semaine aura été un peu chargée... Là, je prends un moment, alors que je ne devrais pas, pour me détendre en écrivant...
Vendredi et Samedi derniers, nous plantions, donc, dans une tramontane d'anthologie qui glaçait jusqu'au sang et déprimait même les planteurs, pourtant venus de la Vallée du Rhône et habitués au petit « Mistrallou » de Châteauneuf-du-Pape. Heureux hommes qui ont appris, en quelques jours, dans le Roussillon, ce que le mot « vent » veut vraiment dire ;-)
Il soufflait une tramontane vraiment « typique du Roussillon », c'est à dire à 130 à 140 km/heure, (un vent « d'homme » quoi, si tu vois ce que je veux dire cher Jean-Pierre, mon vieil ami Castelpapal ;-)), qui ne nous a pourtant pas découragé. Nous avons donc vaillamment planté un peu plus d'un hectare de Syrah en prenant notre temps pour aller bien droit et dans un angle un peu bizarre qui laissa les planteurs dubitatifs... Je vous montre la parcelle avant plantation. Nous avons remembré 5 parcelles pour obtenir ce qui sera un beau quadrilatère de plus d'un hectare trente environ.

A Châteauneuf-du-Pape, à Pomerol, à Avize ou à Mersault, bref, dans une de ces appellations « prestigieuses », où l'hectare vaut au bas mot 300 000 euros (voire bien plus !), le vigneron cherche à utiliser au maximum l'espace. Chaque pied est en effet la promesse d'une bouteille de plus et donc d'un remboursement anticipé de sa dette, puis d'un bénéfice supplémentaire. Il faut donc optimiser chaque mètre carré, diminuer les tournières (la zone non plantée où tournera le tracteur), augmenter les densités pour "coller" au rendement autorisé sans perte de qualité.
Au delà de ces considérations économiques, la nature, l'instinct, la première impression, appelez cela comme vous voudrez, font que si vous avez une parcelle d'un hectare trente, vous allez la remplir et planter toute la parcelle, comme on le fait ici et ailleurs depuis longtemps.
Halte là, ami vigneron ! Et la bio-diversité ? Et les fossés ? Et les zones fleuries au bord des parcelles ? Et les oliviers, les amandiers, les cerisiers, qui étaient là avant guerre ? Et les haies ? Et la beauté du paysage ? Et la circulation des animaux ou la reproduction des insectes ? Es tu vraiment OBLIGÉ de tout planter, de remplir, de compresser ? Et si tu prenais le temps de réfléchir ?
Nous l'avons pris, ce temps, en essayant de raisonner différemment. Au Clos des Fées, où la terre n'est pas bien chère, la moitié du foncier, pourtant disponible, est utilisé pour « autre chose ». Des prairies naturelles pour les mules de Franck quand il vient labourer. De l'orge et du seigle plantés dès les vignes arrachées, afin de désinfecter les sols et de les laisser reposer 10 ou 15 ans (ce qui fait que sans doute je ne les planterai jamais; mais ce n'est pas grave...). Des bois, pour les animaux sauvages, la vue et pour couper le vent. Des haies, des fossés, des murets, des landes pour l'aspect sauvage. Et surtout, autour de chaque parcelles nouvellement plantée, de l'espace pour quelques arbres ou juste pour le plaisir de voir un peu de verdure autour des vignes.
Donc, au lieu de planter bêtement, dans la plus grande longueur de ce rectangle tout bête, nous avons longuement pensé à la course du soleil, discuté de la trajectoire du vent, débattu de la longueur des rangs qui doivent à mon sens rester à taille humaine. Sans oublier l'impact purement visuel, à la première impression que donnera la vigne lorsqu'en se promenant, on la découvrira au détour d'un chemin. Et nous avons alors planté avec un angle bizarre, en biais, au grand étonnement des planteurs, qui, pour la première fois, voyait un vigneron perdre volontairement près de la moitié de la surface plantable d'un de ces terrains... Nous, nous sommes ravis...
Au fait, la plantation, vous savez comment on fait ? Allez, je m'y colle :
D'abord, on trace, avec des jalons et un niveau laser pour compenser la pente, afin de délimiter le début des rangs et faire une belle équerre sur laquelle tous les rangs s'aligneront parfaitement par la suite. On fixe solidement le fil de base en le tendant bien, au raz du sol, et en l'attachant solidement, surtout s'il y du vent, avec des ancrages métalliques. On indique les rangs, ici tous les 2 m, avec de petits boûts de roseau, des « cannes », comme on dit ici.

Ensuite, perpendiculairement, on déroule un grand fll métallique, sur lequel, à l'aide d'un rouleau de Chaterton, on a mis des "mouches" de couleur qui indiqueront au planteur l'écartement entre chaque pied. Une fois le rang planté on le déplace et on avance au fur et à mesure. On distribue ensuite les plants, des soudés-greffés, devant chaque repère. Ici une plantation multi-clonale de Syrah où quatre clones classés « A » seront mélangés afin de redonner un brin de diversité biologique à une parcelle à laquelle je crois beaucoup.

A l'aide d'un plantoir, une sorte de « T » pointu et bien aiguisé sur son bout le plus long, on l'enfonce énergiquement afin de créer un bon trou d'environ 30 cm de profondeur, d'où l'importance de la bonne préparation du sol qui doit être meuble. On glisse d'un geste habile le jeune plant en orientant bien le futur bourgeon du côté du vent, puis on tasse d'un autre geste vif, afin de bien serrer la terre sur les racines et éviter ainsi un éventuel dessèchement.

Ensuite, on arrose copieusement chaque plant, bien sûr pour qu'il pousse mais surtout, au départ, pour recouvrir les racines d'une couche de terre fine protectrice. Au programme de cette année, au moins quatre arrosages...

Il ne reste plus qu'à vous montrer la parcelle de l'autre coté, avec le tracteur avançant doucement dans le rang. Pour l'instant, on voit rien, je sais. Mais bon, tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents vignerons et la photo d'un tracteur au loin, je suis sûr qu'il y en a qui l'avait jamais vu...

Penser par soi-même, trouver son propre chemin, l'exercice est toujours difficile, dans le vin comme ailleurs. Au niveau de la culture de la vigne, comme je voulais le dire ce soir,mais aussi dans le monde de la dégustation, où encore trop souvent, l'amateur de vin est plus souvent un « suiveur » qu'un « explorateur de goûts », heureux de tailler lui même son propre chemin dans la joyeuse diversité actuelle des vins d'auteurs...
Allez, je vais finir ma valise et départ pour N.Y. City dans quelques heures. Je prend un portable. Si j'ai le temps, je ferai un ou deux billets en temps réel, parce qu'au retour, ça sent un peu le réchauffé. Et qui sait, entre deux aéroports, j'aurai peut-être le temps de finir des billets auxquels je pense depuis plusieurs jours, en particulier ma vision du monde du vin en « tubes »...
3 commentaires
D'après la météo, tu vas avoir le freezing de l'année : n'oublie pas ta moumoute !
Beau, ce texte, beau.
Très très intéressant!
bon voyage et bonne continuation
LaurentM
Du plaisir, cette lecture...
ça donne franchement envie de venir se balader en Roussillon au début de l'automne, profiter des couleurs, des parfums, des vues, des vinifs qui se terminent doucement...
Merci Hervé pour ces ptits bouts de viticulture, ça fait du bien à tous ceux qui comme moi se demanderont toujours s'ils n'auraient pas pu se lancer dans ce job de fou, mais tellement immense...
Bonne continuation à toute l'équipe...
Nico