Qu'est ce qu'un grand vin ?

Voilà la question que se pose, en référence à un forum américain où le sujet fait apparemment débat, mon ami François Mauss...

Cher François, je ne sais pas si j'ai la réponse à ta question, mais j'ai, tu t'en doutes, mon avis sur la chose ;-).

A mon avis, donc, qui est le mien et que je partage..., voici ce qui est pour moi un grand vin :

- c'est tout d'abord et avant tout un vin qui est grand, non seulement pour moi, mais aussi pour les autres. C'est un vin qui dépasse donc mes goûts personnels pour séduire une large majorité de dégustateurs, l'unanimité, dans le monde du vin comme de la gastronomie, étant par essence impossible. Mais enfin, on doit s'en rapprocher.

- Concomitamment (ça fait longtemps que je cherche à placer ce mot dans mon blog, sans succès jusqu'à présent ;-) à la première affirmation, un grand vin est un grand vin, tant pour celui qui a tout bu ou presque (toi, par exemple ;-) que pour un dégustateur moins expérimenté qui le découvre pour la première fois.

- Un grand vin est ressenti comme tel instantanément et sans aucun doute possible : lorsque on boit un grand vin pour la première fois, on comprend immédiatement que l'on franchit un niveau auquel on n'avait pas eu accès auparavant.

- Aux âmes bien nées... Un grand vin est grand dans sa barrique, dans sa bouteille, dans ses premières années de vie comme dans ses dernières. Entre autres exemples, je citerai Troplong 90 sous la barrique duquel on avait envie de se coucher et d'ouvrir la bouche (Christine, Xavier, merci pour les litres de ce vin que nous avons bu ensemble avant même qu'il soit en bouteille ;-)) ou Hommage à Jacques Perrin 1989 qui vous donnait l'impression de recevoir une gifle, rapide et énergique, sur une joue puis sur l'autre... La sensation du grand vin, c'est immédiat, instantané et pérenne. Il est néanmoins admis qu'un vin peut sembler grand pendant quelques mois puis faire pschitt juste après. Les dégustateurs amateurs s'y trompent parfois, les professionnels aussi... Mais il n'y a de grands vins que sur la durée. Un grand vin, avant d'être considéré comme tel, doit d'ailleurs prouver qu'il peut l'être sur plusieurs millésimes. Dans l'univers des grands vins, les « One Shot » sont rares voire impossibles. Ceci dit, un grand vin peut échapper parfois au dégustateur peu attentif, se dissimulant dans sa jeunesse sous des oripeaux dignes de peau d'âne. C'est rare, mais ça arrive. Valandraud 2004, pour ne pas le citer, n'a été vu que par de rares dégustateurs (Bernard, si tu me lis, tu comprends ce que je veux dire :-)) et s'affirmera pourtant comme un grand vin, demain, après demain et après-après demain. Pourtant, Bob ne l'a pas vu. Ce sera une de ses grandes erreurs (une des seules peut-être, il faut bien l'avouer aussi...) des dix dernières années. Mais je suis sûr qu'il aura le courage de le reconnaitre.

- Dans l'univers des grands vins, il n'y a plus de hiérarchie. Lorsqu'on rentre dans cet univers là, la comparaison devient ridicule, inutile et impossible. Les millésimes y sont différents, les terroirs y sont différents, les cépages y sont différents, les vins n'ont ni la même puissance aromatique ou la même structure tannique, ils sont même, bien sûr, parfois rouge et parfois blanc... et pourtant, ils ont comme qui dirait entre eux un « lien invisible », évident pour celui qui prend la peine de le regarder, un lien ténu mais solide, qui fait d'eux des frères d'armes à défaut de frères de sang. Il serait idiot, alors, dans le saint des saints, de chercher à continuer à les noter ou à les comparer. Si le vin fait partie de ce gotha, on n'en a d'ailleurs plus envie : cela parait même puéril...

- Un grand vin possède une forte personnalité, souvent unique. Comme un acteur de légende, il peut être imité mais jamais remplacé. Qui a remplacé Errol Flynn ? Audrey Hepburn ? Qui peut rejouer les tontons flingeurs ? Il n'est pas toujours le plus beau, le plus grand, le plus ceci ou le plus cela, mais il possède un truc bien à lui. Une gueule, j'ai envie de dire. Pour retrouver le plaisir que l'on a eu à le boire, il n'y a pas d'alternative, il faut en retrouver une autre bouteille. Tous les autres vins dans sa catégorie semblent être de mauvaises imitations, quand bien même ils sont pourtant de bons vins. C'est celui là et pas un autre...

- Un grand vin devient vite une « icône » que les autres producteurs, qui ne comprennent pas comment ni pourquoi il a atteint ce statut, essaient assez rapidement d'imiter, voire de dépasser, ce qui est désormais le modèle. L'imitation est la plupart du temps ridicule. Mais on ne peut l'empêcher.

- Un grand vin « marque au fer rouge » le dégustateur, qui se met aussitôt à vibrer en sa compagnie et à son rythme. En cela, si le goût d'un grand vin s'efface ou se brouille parfois avec le temps, les sensations qu'il a procuré, le moment, l'évidence et l'intensité du plaisir restent gravés dans la mémoire de l'homme ou de la femme qui l'a bu. S'ils l'ont bu ensemble et ont vibré ensemble, cela reste d'ailleurs un moment fort de leur couple. En vérité, je dirais qu'il y a même parfois des sensations physiques : certains vins m'ont fait réellement dresser les poils sur les avant-bras et, en me remémorant certains d'entre eux, c'est encore le cas...

- Un grand vin devient pour chaque personne qui l'a goûté et a ressenti ces émotions uniques, un vin que j'appelle « point d'ancrage ». C'est un de ces vins sur le souvenir duquel on s'appuie pour juger tous les autres vins, ou tout au moins, tous les vins comparables goûtés par la suite. Il devient une référence, un « endroit », comme une « prise d'escalade », sur lequel on peut s'appuyer et se réfugier, sorte de référence fondamentale qui permet d'émettre par la suite des avis et des jugements sur les autres vins.

- Un grand vin pousse à des dépenses inconsidérées, déraisonnables, qui dépassent, bien souvent, ses moyens... Mais, si c'est un véritable grand vin, si le « True Love » est là ;-), on fera comme ma grand-mère, « on se souviendra de la qualité mais on oubliera le prix »...

- Un grand vin correspond à son époque et est pourtant intemporel. La Mouline 1978 était un vin moderne dans les années 80. C'est un vin qui est tout aussi grand aujourd'hui sans avoir suivi aucune mode. Il en est de même, cher François, pour un vin qui te touche et que tu m'as fait découvrir, Cannubis Boschis, le Barolo de l'ami Sandrone... Ceux qui ont goûté me comprendront!

- Mon dernier grand vin dégusté ? ... Pingus 2004, en primeur. Stupéfiant. Alien. Sublime. Et on en boirait, en plus ;-)). En bouteille ? Me vient à l'esprit, là, d'un seul coup, la cuvée « Les Amis » de Tornbreck Vintners. J'ai eu vraiment l'envie de prendre mon billet d'avion et de partir en Australie, rencontrer David Powell. Je le ferai un jour. Je me souviens l'avoir d'ailleurs fait pour Montus Prestige 85 (ça ne nous rajeunit pas...). J'avais bu le vin à la Tupina et, toute affaires cessantes, dès le déjeuner terminé, j'avais pris ma bagnole pour aller à Madiran rencontrer Alain Brumont que personne à l'époque ne connaissait. J'ai fait pareil avec Gérard Gauby, en 90, je m'en souviens comme si c'était hier, il avait failli me casser la gueule ;-)). Et avec quelques autres, mais pas tant que ça... Bon, l'Australie, c'est un peu loin. C'est vraiment dommage. Encore que si je m'y prends bien, en faisant beaucoup d'avion en peu de temps, ce serait idiot mais... Mais c'est aussi ça, l'effet grand vin : une envie irrépressible de voir le lieu et le vigneron...

J'ai dû oublier un truc. Si j'y pense, je ferai une mise à jour. Salut mon François, j'espère t'avoir donné de la matière pour ton forum...

8 commentaires

#1. mauss | jeudi 1 mars 2007 - 11:17

Tu me poses un sacré problème, Hervé. Où vais-je pouvoir faire traduire cela en bon américain, avec toutes les nuances qui s'imposent dans ton texte, toutes les associations d'une parfaite exemplarité. Mais je vais trouver, et avec ta permission, je souhaiterai le mettre sur le site du grand Bob.
Les commentaires écrits sur son site et sur LPV sont fascinants, particulièrement le fait que sur les deux sites, plusieurs voix se sont élevées pour mettre le doigt sur un point très important : probablement le seul sujet, depuis des lustres, où le ton reste respectable, sans acrimonie, sans velleité d'attaque personnelle, bref, un sujet traité avec un ton passionné mais surtout mesuré.
(ce qui n'est pas le cas de mon coup de sang contre ton ami Philippe Starck suite à son interview dans le Figaro de samedi dernier : je devrai me calmer).

Bravo pour concomitamment : prochain défi : placer : "aristarque".

#2. tchoo | jeudi 1 mars 2007 - 22:43

Chateau MONTUS étais sur les tables du cinquantenaire de l'Inao en 1985, et je me rappelle l'avoir dégusté avec Jean PINCHON.
Il commençait vraiment à être connu.

Pardon de corriger votre mémoire Hervé

#3. tchoo | jeudi 1 mars 2007 - 22:43

Chateau MONTUS étais sur les tables du cinquantenaire de l'Inao en 1985, et je me rappelle l'avoir dégusté avec Jean PINCHON.
Il commençait vraiment à être connu.

Pardon de corriger votre mémoire Hervé

#4. jfl | vendredi 2 mars 2007 - 17:24

Sujet intéressant et je crois être avec vous sur plusieurs de vos raisons.

Je crois bien que Parker est passé à coté du meilleur Cheval Blanc produit ses 20 dernières années avec le 1998 qui est tout simplement le meilleur Cheval Blanc produit depuis le fameux 1947 à mon avis personnel.

Pingus, amène souvent ce sentiment qui nous fait constater que nous buvons du très grand vin. Il est à mon avis le meilleur vin d'Espagne.

Félicitation Mr. Bizeul pour votre Blog intéressant.

#5. Eric | vendredi 2 mars 2007 - 18:37

Qu'est ce qu'un grand blog ? voila, la question que je me pose....chaque matin ou soir je saute dans ce petit monde que je me suis confectionné...un peu d'idées, beaucoup de plaisir, il y a des blogs qui deviennent chaque jour un peu plus évidents, plus indispensables que les autres. le Bizeul blog est un peu mon Birenbaum des idées viticoles.

Je prends des repères, je cultive mes neurones en jachère, je prépare mon palais à des dégustations futures, j'ai toujours autant envie de m'acheter une maison dans les Corbieres, ou près de ces collines ou je cours de temps en temps en dominant la mer....Je suis devenu pas mauvais cuisinier....putain, ces oeufs brouillés....

A quand un blog olfactif....car pour le reste on a tout ce qu'il faut. Une petite vidéo peut-être, du son, un panorama, un garage, une cave...après j'élabore sans problème:-)

Mille félicitations,
Continuez, votre prose est un plaisir rare,
Eric

#6. Olivier Collin | vendredi 2 mars 2007 - 21:13

Très belle ébauche, personnelle, d'une réponse à cette question dont on ne parlera probablement jamais assez. Bien sûr, des notions philophiques d'esthétique et même d'éthique aident également et certaines sont même sous-jascentes à votre texte.

Il est de bon ton de voir le vin comme quelque chose de très relatif (les goûts de chacun) alors qu'en fait on devrait précisemment discuter des goûts de chacun pour arriver, peu à peu, à une meilleure compréhension de ce qu'est le grand vin.

Un aspect qui me semble essentiel: le grand vin ne dépend pas de l'étiquette. Trop souvent s'extasent les amateurs juste à la vue de l'étiquette d'un Screaming Eagle, d'un Margaux, etc. Placer le grand vin dans un contexte d'autres vins dont il partage dans une certaine mesure l'origine me semble important pour qu'il se détache du lot... en dégustation anonyme.

Autre aspect intéressant que vous soulevez: il est assez facile de "manquer" un grand vin ou de déclarer grand un "faux grand vin". Ceci complique beaucoup la discussion d'ailleurs! J'ai manqué mon rendez-vous avec Hommage à Jacques Perrin 1989 il y a quelques temps... trop de vins ce soir là qui attiraient mon attention. A l'inverse, alors que certains parlent de Masseto 2001 comme d'un grand vin, j'ai bien hâte de voir ce que le futur lui réserve

#7. laurent | lundi 12 mars 2007 - 17:20

Bonjour,

Un grand vin c'est : une bouteille, 5 verres, 10 yeux brillants, 5 sourires béats et ....le silence. Puis c'est 5 verres devenus immenses, 10 regards humides, 5 sourires crispés et...encore plus de silence pour être certain d'enregistrer ce souvenir...
Bon, un grand vin, comme un grand livre, se déguste encore des mois et des années après qu'il ai été bu.

Pour être un peu sérieux, pour savoir apprécier un grand vin, encore faut-il avoir bu un maximum de tous les autres...sinon comment on pourrait s'en rendre compte ? hein !

#8. jmp | lundi 2 avril 2007 - 22:20

et le petit goût de pomme ? y en a ?
("Qui peut rejouer les tontons flingeurs ?")
bravo par ailleurs pour ce blog

Ajouter un commentaire


Merci de bien relire vos commentaires avant tout envoi. Une formulation claire et grammaticalement correcte sera appréciée.

Les commentaires sont légèrement modérés. Merci d'éviter le hors-sujet, tout commentaire inapproprié sera supprimé.

Les commentaires ne reflètent pas nécessairement la pensée ou le point de vue de l'auteur du site. Si vous décidez de commenter des articles de ce site, vous acceptez d'assumer l'entière responsabilité de vos écrits.

Soyez libre d'exprimer votre pensée, mais toujours dans le respect des autres.

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.