Les jours heureux

Il y a, dans nos contrées, quelques journées d'hiver à marquer d'une pierre blanche. Ce sont mes journées préférées, je crois : fin février, début mars, alors que l'hiver bat encore son plein, les amandiers fleurissent... L'ambiance change alors brutalement dans les vignes, et, même s'il fait en général encore froid — ce qui n'est pas le cas cette année — cette première floraison sonne comme un réveil de la nature, un signe fort de changement de rythmes, de ces rythmes invisibles qui marquent la vie du vigneron.

Autrefois systématiquement plantés autour des parcelles et dans les ruisseaux, comme coupe-vent autant que comme culture vivrière, les amandiers faisaient partie intégrante des paysages du Roussillon. Remembrement, augmentation inéluctable des surfaces cultivées par un seul vigneron, cours des vins en chute libre et... télévision, tout cela a fait que peu de vignerons entretiennent encore leurs amandiers dans notre vallée, voyant plutôt dans ces arbres magiques du bois pour la cheminée ou une gêne pour tourner à l'aise en tracteur...

Il en reste, néanmoins, quelques uns, surtout au Clos des Fées où ils bordent presque chaque route, chemin, ruisseau ou parcelle. Nous tentons de sauver ceux qui peuvent l'être et, dans deux ou trois ans, nous commencerons je l'espère à en replanter quelques uns.

Lorsque arrivent ces dix ou quinze jours bénis, ces jours heureux qui appellent l'insouciance et invitent à tendre vers le haut, vers le ciel, vers la légèreté, tous nos efforts sont récompensés. Pour peu que le temps se mette au beau, qu'un « pré-printemps » soit annoncé, que le ciel se mette au bleu cobalt et qu'il n'y ait pas de vent, lorsque tout cela est réuni et que les vieux amandiers explosent littéralement de larges fleurs aux nuances roses ou blanches, tels de gros pop-corn malicieux ou comme de gigantesques barbes à papa, alors, une balade au Clos des Fées se rapproche beaucoup de ma vision du paradis.

Leurs branches semblent se tendre vers le ciel en une « Hola » vigoureuse. Les abeilles, surexcitées, plongent au cœur des fleurs et tentent de vous faire partager leur ravissement par leur bourdonnement rapide et tendu. Chaque arbre semble vouloir vous séduire par ses infinies nuances colorées. Ah, et surtout, surtout, l'air tout entier embaume de senteurs divines qui évoquent le miel, les fruits secs, toutes sortes de fleurs blanches, les bonbons, les gâteaux sortant du four, le bon pain, la douceur, la tendresse. En dressant son nez forcément sensible, l'amateur de vin, tel un chien de chasse à l'affût, peut alors faire le plein d'arômes d'une complexité et d'une finesse inouïes. Au point de presque s'enivrer. On ne part alors du Clos des Fées qu'à regret, lorsque le froid et la nuit tombe, désolé de ne pouvoir emmener avec soi tant de délicates sensations, rempli malgré tout jusqu'à en déborder d'une joie simple et profonde et un sourire aux lèvres.

La technologie ne permet malheureusement pas les arômes, ce qui enlève beaucoup de charme à ce billet ;-). Deux photos, à titre de consolation.

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