Gobelet, je crois en toi... (M.A.J.)

Vous le savez, je peste régulièrement devant la non-participation des vignerons à la grande aventure du Web. La toile bruisse de la naissance du Web 2.0, pendant ce temps, ceux qui savent qu'internet existe se disent toujours " ah bon, tu crois, internet, c'est important ?". Oui, mon ami, Internet, c'est plus qu'important, c'est essentiel et, dans dix ans, ce sera vital.
Bon, je sais, beaucoup me disent aussi qu'ils lisent mon blog avec plaisir. Mais ils rajoutent presque toujours juste après : "Pour toi, c'est facile, tu sais écrire, tu as le temps". Non, je n'ai pas le temps, je le prends, sur mon temps libre, sur d'autres tâches que je délègue parce justement celle là me semble essentielle. Oui, je sais écrire. Mais est-ce cela l'important dans un blog ou dans un site web ? Je ne crois pas. Je pense qu'il devrait y avoir sur la toile des dizaines et des dizaines de blogs de vignerons qui, sans s'embarquer comme je le fais parfois dans des diatribes ou de la phliosophie de comptoir (c'est le cas de le dire ;-), devraient raconter leur vie professionnelle, leurs peines, leurs joies, leur espoirs et surtout leurs travaux quotidiens, de la taille au tracteur qui ne démarre pas, du salon foireux au chèques impayés, des fermentations qui se passent mal à la médaille d'or arrachée de haute lutte. Nul besoin d'avoir une plume pour faire cela, il suffit d'un peu de sincérité et de passion. Et d'un appareil photo numérique à 100 euros...
Volontairement, je m'étais dit que j'allais laisser justement à ceux qui n'ont pas ma facilité d'écriture le soin de raconter le quotidien du vigneron, de mettre en scène avec quelques photos et deux ou trois mots toute la richesse de notre métier. Mais voilà bientôt deux ans que je m'astreins à laisser de la place libre et je ne vois rien venir. Enfin pas grand chose : quand on voit le nombre de blogs concacrés à la cuisine et qu'on le compare à ceux concacrés au vin, il y a de quoi pleurer... Y'a t'il encore des amateurs de vins dans la salle ? Y'a t'il encore des vignerons qui croient en leur métier et veulent faire partager leur passion ? Alors, aujourd'hui, je me suis dit que j'allais recommencer à expliquer ce que nous faisons au quotidien et pourquoi nous le faisons. Ce blog n'a pas une grande audience, mais je suis un éternel optimiste et je pense que même s'il n'y a qu'un lecteur qui apprend quelque chose ici, je n'aurai pas écrit pour rien.
Bon, j'étais parti pour vous parler de la taille et me voià encore en train de me lamenter et de disgresser. Je suis incorrigible...
Voici donc une photo de Serge en train de tailler un Vieux Carignan au Mas Llianssou, notre terroir le plus tardif, plein ouest et à 400 m d'altitude. On commence par là. En décembre, on a attendu le froid en taillant quelques vignes mineures qui avaient besoin d'un travail de fond. En janvier, le froid est arrivé et on s'est mis à tailler. Le beau temps aidant, on est allé plus vite. A quatre, sur des vignes prétaillées à la main et avec des sécateurs électriques, l'air de rien sur les vignes ébourgeonnées, on arrive à tailler avec soin plus de 800 pieds par jours quand on est motivé.
Le gobelet, les vieilles vignes, les sélections massales (toutes nos vieilles vignes ont été greffées sur place, sur des porte-greffe déjà en place), tout cela augmente pourtant considérablement le temps de taillle. Chaque pied est en effet différent, chacun d'entre -eux exige une atttention particulière, une vraie réflexion, une réelle capacité d'anticipation qui permet au tailleur de se projeter dans l'avenir, deux, trois, quatre ans après en évaluant les conséquences de chaque coup de sécateur.
Très mal en point, presque abandonnés lorsque nous les avons rachetés parce que vieux, peu productifs et trop tardifs, ces Carignan exigent un travail de fond, une revitalisation que seul le gobelet permet. Tout simplement parce que ce mode de taille courte permet au pied d'être régénéré quelque soit son âge avec un bon espoir qu'il puisse vivre une deuxième jeunesse pendant vingt à trente ans encore.
Chaque année, à l'ébourgeonnage, on laisse une pampre lorsqu'elle placée là où il manque un bras. Si elle pousse bien, si elle est vigoureuse, on la garde à la taille et, deux ou trois ans plus tard, on optient un nouveau bras. On peut alors couper un des vieux bras du gobelet, et, après une dizaine d'années, le cep est presque entièrement régénéré.
S'il n'y pas de gourmands bien placés, et ben on attend l'année suivante. Parfois, trop vieux, trop attaqué par les termites qui s'installent dans le bois mort, un bras devient "sec", c'est à dire que la sève ne circule plus. ll faut alors le couper, car le bois mort est porteur de maladies et d'insectes, en particulier des termites. Avec une petite scie accrochée à sa ceinture, le tailleur le coupe (c'est la photo) puis le sort de la parcelle et le brûle rapidement pour ne pas contaminer les bois sains. C'est bête, mais en ces temps de rentabilité poussée à l'extrême, beaucoup de vignerons ne fond plus les "secs", condamnant alors leurs vignes à une mort lente. Et lorsque nous reprenons une vigne, c'est parfois plusieurs … milliers de bras morts qu'il faut évacuer ! Et s'il n'y a plus de bras, il n'y a pas de raisins. La remontée des rendements est alors lente est difficile : 5 à 8 hl à l'hectare au début, un dizaine trois ans après, une vingtaine, si tout va bien, après 8 à 10 ans de travail acharné et personnalisé. Mais je continue à croire à la supériorité qualitative du gobelet sur tous les autres systèmes de taille, à sa longévité surtout, à la parfaite et régulière circulation de la sève, essentielle en climat méditérannéen où l'eau est rare; c'est pourquoi toutes nos nouvelles plantations sont conduites en gobelet, même si dans le cas de la syrah, c'est un gouffre financier à cause des échalas individuels...
Fin de la taille des carignans et des mouvèdre prévue fin de semaine prochaine. Le temps est doux, inutile d'aller trop vite sinon nous risquons de débourrer (le démarrage de la végétation) trop tôt et, en cas de coup de froid, de geler. Nous en profiterons pour aller remettre de l'ordre dans une nouvelle parcelle que je rêvais d'acheter depuis toujours et qui, par miracle, est désormais à nous. Bon, c'est à 35 km de la propriété, je ne sais même pas comment nous allons faire pour la cultiver, mais c'est une autre histoire...
M.A.J. : Suite aux véhémentes et légitimes protestations d'un vigneron blogeur, je rajoute à ce billet quelques liens vers des blogs de vigneron qui ont eu le courage de se lancer, disent des choses vraies, sincères et donc intéressantes, même s'ils doutent parfois que ce ne soit pas le cas ;-)
Le Blog de Luc Dubouloz, dont le dernier billet montre qu'il maîtrise désormais parfaitement le second degré, l'humour, la franchise, bref tout ce qui fait le charme des blogs réussis... (j'ai du souci à me faire, quoi qu'en dise ce jeune Padawan ;-)).
Le Blog d'un vigneron en cave coopérative, qui arrête son activité, malheureusement. Pas beaucoup de billets, simples et francs et finalement toujours emplis de sincérité, de simplicité et d'un soupçon de mélancolie
Le Blog d'un vigneron qui se lance en cavec particulière et qui me semble avoir trouvé un ton bien à lui. Un peu de fréquentation l'encouragerait sans doute à écrire d'avantage et à laisser parler son sens de l'humour, dévastateur.
P.S. : quand j'aurai réussi à passer en Dotclear 2.0, je mettrai ces liens en bonne place.
4 commentaires
Merci pour ce lien avec mon blog de vigneron un peu mélancolique parfois, c'est vrai. Je m'efforce de montrer ce qu'est le travail de la vigne en pensant à mes anciens collègues de Paris qui s'imaginent et me disent quand je retourne dans la Capitale que je suis en vacances perpetuelles. J'apprécie et je jalouse votre manière d'écrire et je voudrais bien avoir votre "coup de patte" mais voilà...
HB wrote : ne changez rien, et arrêtez de vous complexer inutilement ;-) Votre blog est parfait dans son genre, ll n'y a rien à comparer. Et surtout, continuez d'écrire, même si vous arrêtez... Et si vous vous ennuyez l'année prochaine, venez donc tailler avec nous ;-)))Je m'avoue toujours surpris par le peu de blogs de vigneron, surtout quand on pense au soit disant grand nombre de blogs francophones. Démarrer un blog reste intimidant : assez technique, et au début un poil démoralisant d'avoir l'impression d'écrire mal et dans le vide ;)
Pour élargir un tout petit peu, je voudrais ajouter que la communauté francophone d'amateurs (ou de curieux) de vin sur Internet ne se réveille aussi que tout doucement. Le produit est t'il encore trop sacralisé ? J'ai lancé un site récemment (www.vinorati.com) aussi pour favoriser les échanges, rassembler et motiver un peu tout ce petit monde !
Je suis allé quelques fois en Californie, et j'ai été impressionné par la force de communication (et de vente) sur Internet que la moindre petite "winerie" développe. Si on produit encore en France des vins authentiques dont nous pouvons être fiers, il faut les défendre en allant vers les consommateurs avec les outils d'aujourd'hui...
Voir le Figaro Magazine de ce jour (samedi) : on y parle des blogs des vignerons.
pourquoi dans le cas de la syrah taillée en gobelet ne pas utiliser un palissage avec cornières et fils releveurs cela serit mois onéreux que des échalas individuels