Chère Hélène,
Hèlene, technicienne dans une cave coopérative m'écrit. C'est ICI.
Ses questions, ses blessures me touchent. Je commence à lui répondre dans les commentaires et puis, de fil en aiguille, je pense que cela mérite un billet. Le voilà.
Madame,
Merci avant tout pour votre long commentaire, tout à fait passionnant.
J’ai relu avec attention mon billet et je n’ai pas vu pas en quoi mon propos attaquait les caves coopératives. Mais je sais que tout ce qui peut-être mal interprété le sera, alors, j’accepte votre ressenti.
Je suis très attaché à cette forme d’exploitation collective et j’ai d’ailleurs pensé, un instant, à structurer le projet Walden sous cette forme juridique. Elle a de nombreux avantages, trop longs à lister ici, ne serait ce que sur le plan fiscal, comme l'exonération de l'impôt sur les sociétés et bien d'autres.
J’ai par ailleurs une profonde admiration pour le travail de certaines coopératives, des grandes, comme les « Vignerons Ardéchois » où « Plaimont », mais aussi des petites, Castelmaure pour ne pas la citer. Dans les deux cas, je respecte et apprécie leurs dirigeants, que je classe pour certains d’entres eux dans la catégorie des « amis de 20 ans ».
Je suis ravi de voir que la coopérative que vous dirigez se soit engagée dans une démarche de qualité. Que de plus cette démarche de qualité se préoccupe de la destination des vins produits et de la demande du consommateur, c’est bien. J’ai envie à ce sujet de vous dire trois choses : « Enfin ». « N’est ce pas la moindre des choses ? ». « N’aurait-il pas fallu le faire avant ? » Et de rajouter « pourquoi le signalez vous en agitant ainsi les bras, toutes les coopératives ne le font-elles pas encore ? »…
Vous vous trompez si vous croyez que « je » (vous voulez dire sans doute les caves particulières) délaissent les marchés que vous décrivez : nous sommes tous sur le même marché, celui destiné aux amateurs de vin, plus ou moins passionnés et éclairés, qui veulent avant tout boire de bons vins, si possible pour pas cher, en fonction de leurs envies, de leur quotidien, de leurs moyens.
Mais ce n’est pas le débat. Le débat, et, si j’ai bien compris ce qui vous blesse, c’est « la coopération verrouille-t’elle la filière du vin en France ? ». C’est un débat complexe. Je me contente de dire dans ce blog ce que tout le monde sait mais se refuse à dire :
- TOUS les dirigeants de la filière vin ou presque, c’est à dire tous les responsables des organisations syndicales ou les présidents des organismes semi-public sont issus du sérail de la coopération, de près ou de loin. Tous ou presque cumulent des mandats au niveau des caves coopératives, des unions de caves coopératives, des syndicats agricoles, de la Safer, de Groupama, du Crédit Agricole.
- Si une de ces personnes demande un RDV au ministre de l’agriculture, il l’a dans la semaine. Mais il est vrai qu’il a des électeurs dociles derrière lui, toujours prêts à aller brûler un péage, sans se soucier de la réaction des médias dans le reste du monde, là où justement résident pourtant ses clients actuels ou futurs... Maladroit, pour l'image de leurs AOC et de toutes les AOC d'ailleurs, vous en conviendrez.
- TOUS ces dirigeants sont en train de se lever pour refuser toute modification de notre bonne vieille pratique de la distillation primée. Ils croient aider les viticulteurs, n’en doutons pas. Ils finissent en fait de les sacrifier, refusant que l’on déplace des subventions européennes vers la promotion, préférant les soins palliatifs. Le résultat ? Vous le connaissez mieux que moi : plus de 2500 caves coopératives il y a 20 ans, moins de 850 sans doute cette année, moins de 500 selon les dernières prévisions à 5 ans. A quelque chose près, mais vous devez avoir des chiffres plus précis. Je sais, je sais, me direz vous : c’est la faute des "autres" en général, du "nouveau monde" en particulier. Là où l'on produit pas cher, sans contraintes. Pourtant, personne n'ose dire que le forfait agricole est le plus grand et le plus avantageux paradis fiscal au monde. De toute façon, ni responsable, ni coupable, on connaît la chanson.
- Dans mon vignoble, dans mon appellation, dans mon syndicat de cru, on vote toujours au prorata des hectolitres vinifiés… Incroyable mais vrai. A dix caves particulières, nous faisons sans doute plus de chiffre d’affaires que les 4 coopératives de la vallée. Ne parlons pas de la renommée de l’appellation, je risque de vous blesser à nouveau. Mais l’évolution de ladite appellation est décidée par le plus "gros" producteur, même si celui ci n’arrive pas à vendre les vins qu’il produit ou ne sait que les vendre en dessous du coût de production. Conclusion : l’année prochaine, sans doute, chez nous, modification des décrets et possibilité pour l’AOC d’arroser et de chaptaliser. Oui, vous avez bien lu. Prendre l’amateur de vin pour un c... avec la main droite, en lui vantant de l’autre main la « valeur unique » du concept d’AOC, ce n’est pas, à mon avis, la voie royale pour continuer à vivre de son métier. Mais bon, sans doute ce genre de statégie me dépasse t'elle...
- la coopération représente certes une bouteille sur deux de vin produit en France. Mais seulement 4,75 millions d'euros de C.A. contre plus de 16 milliards d'euros pour le total de la filière. Sur 5,5 milliards d'euros à l'export, quel est le CA de la coopération ? Faible, évidément. Pourtant, ce sont ses dirigeants que l'on écoute au ministère. Ce sont eux qui demandent à l'heure actuelle plus d'aides, plus de subventions pour se concentrer encore d'avantage, pour distiller encore plus les excédents, plus d'aides fiscales et bien sûr une organisation par bassin où l'on votera de nouveau à l'hectolitre produit et où donc ils auront le pouvoir. Vous en doutez ? Téléchargez donc leur dernier communiqué de presse, c'est édifiant.
Alors oui, Madame, je pense que la coopération, simplement parce qu’elle représente 51 % (je crois) des volumes de vins produits en France, et que l'on est depuis l'après guerre engage dans une voie agricole productiviste, et bien cette coopération pilote comme bon lui semble la (ma…) filière vin en France. Que c’est elle qui a poussé pour que l’on donne l’AOC à tout le monde, comme un privilège acquit, sans jamais en rappeler les devoirs associés. Que c’est elle qui influe sur les rendements, sur la chaptalisation, sur les interdictions de plantation de tel ou tel cépage, sur l’interdiction de mettre mon nom ou un millésime sur un vin de table ou celui d'un cépage sur une AOC (trop dangereux pour les vins de pays, qu'elle produit à 70 %), sur les primes d’arrachage et de plantation accordées en même temps aux même personnes, sur une infinité de petites choses qui font que les choses ne vont pas à mon avis dans la bonne direction. Ni pour moi, ni pour les pauvres coopérateurs, enfin je crois.
Pour autant, je suis persuadé que l’idéal de la coopération est un bon idéal. Que bien gérée, en modifiant quelques minuscules réglements et mode de fonctionnement (et de gouvernance...), la coopération reste le meilleur moyen de permettre à des hommes libres et indépendants d’être plus fort ensemble en coopérant, ce qui devrait être un plaisir et une forme de réalisation personnelle. Et non la réunion d’individualismes et d’égoïsmes concurents. Trop de coopérateurs n’adhèrent plus à cet idéal et considèrent leur PROPRE cave comme un ennemi. Alors qu’ils en sont en fait co-propriétaires et responsables sur leur biens propres. Ceux-là disparaîtront et ne comptez pas sur moi pour les plaindre. Espérons qu’ils n’entraîneront pas les bons, les loyaux, les travailleurs, les passionnés dans leur chute. J'espère que c'est avec ceux là que vous travaillez et que donc votre tâche vous donne quelque satisfaction.
L'époque n’est de toute façon pas facile, et je vous félicite de continuer à lutter au quotidien.
Je reste persuadé, enfin, que la coopération est la meilleure des organisation pour produire de bons vins dans des volumes importants, indispensables aujourd'hui à une diffusion mondiale. En ce sens, je soutiens très sincèrement des projets comme « Chamarré » ou « le Fruité » des Vignerons Catalans. Et je trouve désolant (et désopilant...), si mes informations sont bonnes, que ces deux soient en procès pour une histoire de papillon... Dans le village d’Astérix, rien ne change quel que soit le thème de l'aventure… Allez, finissons sur une note optimiste. Les plus intéressés pourront lire les conclusions du dernier congrés de la coopération où l'on sent frémir des prises de consciences et des pistes de changement positives.
Ouf. Merci, pour finir, vraiment, de me permettre cet échange d’idées et d’opinions. Une question reste entière, cependant : est-ce que, de temps en temps, je ne ferais pas mieux de me taire ? ;-))
7 commentaires
Je crois qu'il faut remercier Hélène de sa réaction compréhensible, qui vous a permis de préciser clairement votre pensée et qui par là même l'éclaire pour nous.
Petite nuance, mais d'importance, vous parlez de la coopération languedociennes, parce que dans bien d'autres endroits c'est un peu le contraire (notament à Bordeaux), même si au sein de celle-ci l'individualisme, les jalousies et les chamailleries persistent encore trop souvent.
Cher Tchoo, je crois que vous mésestimez le poid de la coopération bordelaise... Mais je manque de chiffres pour m'avancer. Qui sait, vous avez peut être raison... Tiens, quelqu'un a t'il des chiffres de la part de la coopération dans la production des AOC du bordelais ?
25 % voilà la part, mais moralement si elle voulait elle pourrait peser beaucoup plus, en ce sens que dans la tourmente actuelle, elle a les moyens de trouver un chemin.
Mais encore faut-il que ses membres se fassent confiance et oeuvre dans un projet commun.
Quelques proposition interessante sont apparues (les contrôles par dégustation sur les lots commercialisés, entre d'autres, après un long travail du directeur de la fédé), mais elles ont du mal à émergées.
Et détrompez-vous, mon cher Hervé, je connais très très bien (trop?) ce monde là!
Tous les ratios de la coopération en Aquitaine sont disponibles sur : www.fcva.com/fr/federatio...
Dans certains cas comme le Buzet (ok, ce n'est pas exactement le bordelais) la coopération est très largement majoritaire. Et, vu de loin, avec plutôt de bons résultats.
De Rousseau à Kim jong il ou comment la coopérative est devenu ( sauf rares exeption ) un systéme déviant ... Le principe collectiviste a pu etre tenu dans les premieres années de création ( remember Jean Jaures ) car les interets étaient communs : un seul produit : vin de table , une seule rémunération . Pas de soucis quoique la fraude a toujours existé : dans mon ancienne coop lors du pesage des voyages un spécialiste des poids et mesures s'arrangeait toujours pour que son chien soit sur la benne à plein mais pas à vide ... Ca ne portait pas un gros préjudice aux autres adhérents . Or de nos jours les catégories différenciées sont un coin mis dans le sacro saint principe d'égalité : selon le cépage et le classement la différence de rémunération peut atteindre du simple au quadruple .
Partant du principe qu'à l'instar du bon sauvage tout le monde il est beau , tout le monde il est gentil , il est facile pour les dirigeants de se voiler la face et de faire confiance aux adhérents pour les apports . On peut mettre tout les réglements intérieurs et les cahiers des charges que l'on veut les honnetes gens sont toujours les dindons de la farce et les malhonnétes les plus heureux . Le systéme coopératif est certe un bon principe mais crée sur une vision rousseauiste de l'etre humain , il est difficile de l'adapter à notre période ou l'individualisme et le je m'en foutisme ( combien de coopérateurs viennent aux réunions de leur cave ?) sont des valeurs plus importante que la mise en commun des moyens pour l'intéret de chacun . Ajoutez de surcroit une crise durable ou chacun croit s'en sortir au dépens de l'autre et vous verrez la difficulté de faire que le systeme coopératif marche bien . De plus , mais on a les dirigeants qu'on mérite , bon nombre d'individus ont profité de l'aubaine pour s'octroyer des revenus complémentaires par le biais des différents conseils d'administrations de coopé et autres groupements de producteurs . Si parfois cela peut etre bénéfique si le dirigeant est valable , on a parfois des petits staline ( touche pas à mon despote ... ) dont l'incompétence font des ravages ... Pour peu que celui ci ai une bonne "tchache" et un estomac d'acier les dégats peuvent etres élevés . Certains meme ( un notamment auquel je pense ) alliant politique et coopération peuvent transformer un petit coin de pays tranquille en champ de bataille .
Je pense personnellement que la coopération à 99 % ne peut faire que du vin industriel et est de fait sur une pente savonneuse ( à quand du vin de marque chinois ? ) et que seul le vin de qualité , un vin qui a du chien pour des marchés de niche en quelque sorte , a un avenir en France car les couts de productions ( meme subventionnés ) sont trops élevés ; ou alors elle joue sur un autre créneau style essence du pauvre mais alors c'est au vin ( boisson culturelle ) ce que la star académie est à Mozart . Ceci est fort dommage car l'adage "l'union fait la force" est certainement de plus en plus à l'ordre du jour en nos temps de restructuration , de délocalisations et de multinationales ...
Merci cher Monsieur B. pour vos billets que je lis avec plaisir .
J'ai lu en diagonale certains de vos blogs.
Je crois que les derniers chiffres que j'ai montrent que les caves particulières produisent 51 % des volumes (elles dépassent maintenant les caves coopératives.
Je viens de l'Industrie (ex-directeur scientifique), j'ai repris la propriété familiale viticole de 36 ha et suis Président de Cave coopérative.
Beaucoup d'efforts ont été fait sur les plans qualité, HACCP, restructuration, santé, etc. mais il y a un fossé culturel impressionnant qui fait que nous ne sommes pas dans la bonne voie, que prenons le bouillon et que nous ne sommes pas prêt d'en sortir avec certaines stratégies actuelles de quelques dirigeants (pour ma part l'Ha revient à 3200 euros et le revenu , via la coopé, est de 2400 euros). Il faut peut-être (tout simplement) commencer par changer de paradigme et regarder ce qui se passe dans les autres secteurs économiques. Ensuite, nous savons comment nous nous comportons en tant que consommateurs, dans un univers global, mais nous ne pouvons/voulons franchir le pas en tant que producteurs: nous ne sommes pas cohérents.
Le problème n'est pas technique, nous le savons tous, et j'éviterai de débattre des solutions possibles, mais on attend parfois et encore des aides qui vont disparaître et des mesures de libéralisation qui vont arriver et tout chambouler dans un sens... imprévu qui va nous surprendre tous!
le vieux débat particuliers contre coopés me semble bien dépassé. Les questions prioritaires sont l'etat des vignes et sous quelle marque ( appellation, domaine, cuvée etc ..) on vend. Le lieu de vinification est bien secondaire. Un vrai vigneron peut vinifier chez un autre ou dans une coopé et certaines caves individuelles sous equipées ne se justifient que pour économiser les frais de cave entre 10 et 15 euros. Merci à Hervé pour son blog genereux et toujours captivant.