Au restaurant
Je déguste rarement mon vin au restaurant. De nature curieuse, amoureux du vin avec un grand A, je suis plus attiré par la découverte de nouveaux vignerons, de nouveaux millésimes, de nouveaux pays producteurs. Parfois, je me dis que j'ai peut-être tort. C'était justement ce que je me disais, l'autre soir, au restaurant, dans les montagnes Suisses, en buvant un vieilles vignes 2004 puis un Clos des Fées 2001 avec un couple de nos clients et amis, qui comptent aujourd'hui sans doute parmi les plus grands fans de nos vins (Markus, Inga, si vous me lisez, tout de bon pour vous et merci encore pour la soirée ;-)).
Les vins n'étaient bien sûr pas servis à l'aveugle, mais pour une fois, ce n'est pas moi qui les servais, pas moi qui avais cuisiné, pas moi qui avais écrit le scénario ni, si l'on peut dire, faisais la « mise en scène », simplement parce que nous n'étions pas chez nous. En fait, pensais-je, nous étions dans la vraie vie, dans la réalité, dans les conditions que connaissent tous les amateurs qui, un jour, choisissent de commander une bouteille de Clos des Fées au Restaurant...
Bon, je vous rassure tout de suite, j'ai plutôt beaucoup aimé mes vins ;-)). Ouf !
Nous sommes bien là, pourtant, au cœur du problème... Car pendant que, pensif, je me disais, en mangeant une côte de bœuf fondante, que décidément, ces vins étaient diablement à leur place, qu'ils donnaient du plaisir, qu'ils avaient une vraie personnalité de vin du sud, à la fois mûrs, concentrés et étonnament frais, qu'ils étaient surtout simplement délicieux à boire, et bien pendant ce temps, sortaient presque simultanément deux revues anglo-saxonne qui, pendant ce bel été 2006, s'étaient mis en tête de « noter » les vins du Roussillon...
Me voilà donc « noté ». Comme à l'école. Comme à l'armée. L'une, Décanter, me note plutôt mal. L'autre, Wine-Spectator, me note plutôt bien, sans plus, dirons nous (ou dirait mon importateur US ;-). Dans les deux cas, je ne comprend pas vraiment ni pourquoi, ni sur quels critères j'obtiens telle « note » ou telle quantité « d'étoiles ». Je vous rassure, c'est pareil pour d'autres vignerons du coin dont je connais bien les vins et dont la notation me surprend tout autant, dans un sens ou dans l'autre. En deux mots, les plus concentrés et le plus boisés semblent être les mieux notés et pourtant, chez certains vignerons, des vins simples, sur le fruit sont mieux notés que d'autres. Je me demande bien comment le lecteur peut s'y retrouver, mais bon, après tout, ce n'est pas mon problème.
Chers amis, au premier abord, je dois avouer que, n'étant qu'un être humain comme les autres, une « grosse note » ou une « pluie d'étoiles » aurait sans aucun tout excité mon égo (déjà surdimentionné, vous diront mes détracteurs ;-). Et puis j'ai longuement réfléchi à cette soirée, au restaurant, sous les étoiles, où, un verre en cristal à la main, j'ai pensé que mon vin était, comment dire, simplement « à la bonne place ». Bien assez concentré comme ça (peut-être même trop, pensais je ce soir là...) pour l'immense majorité des vrais buveurs de vin. Typique de mon terroir. De mon climat. De mon travail. De mon goût. Et apparemment de celui d'autres grands amateurs de vins avec qui je l'ai partagé ce soir là (ce qui n'est pas la moins importante des choses, le partage ...). Et j'ai compris, ce soir là, que, sans doute, jamais je n'aurais une « grosse note », tout simplement parce que je n'étais pas prêt à faire ce qu'il fallait pour cela, c'est à dire, pour parler vrai, à renier mon goût et mon terroir pour rentrer dans une sorte de « machine à calibrer » made in USA, de plus en plus éloignée de la réalité, du quotidien des amateurs de vins. Et que cela m'était, finalement, tout à fait indifférent. J'aimais assumais mes vins tels qu'ils étaient, note ou pas note...
«Bien sûr, me dit Claudine, tu as la chance de pouvoir penser et dire cela, parce que tu as trouvé ton public, parce que tu vends ta production à des clients qui comprennent et aiment tes vins. Serais-tu aussi détendu, si tu avais absolument besoin d'une « note » pour vivre ? Ou si, ne vendant pas bien ou pas assez cher, tu ne puisses progresser, tu ne puisses, comme tu le fais, traiter tes vignes comme le font les plus grands crus ?»
Aïe, sans doute que non, bien sûr. Allez, les amis, ce matin, je savourerai pleinement donc avec vous le plaisir de la liberté d'expression dans mes vins comme dans ce blog...
5 commentaires
"Et j'ai compris, ce soir là, que, sans doute, jamais je n'aurais une « grosse note », tout simplement parce que je n'étais pas prêt à faire ce qu'il fallait pour cela, c'est à dire, pour parler vrai, à renier mon goût et mon terroir pour rentrer dans une sorte de « machine à calibrer » made in USA, de plus en plus éloignée de la réalité, du quotidien des amateurs de vins."
J'aimerais, si vous avez le temps et en avez l'envie, que vous élaboriez sur ce "calibrage" nécessaire pour avoir une grosse note Decanter ou Wine Spectator. A priori, les styles les plus appréciés par ces deux revues sont assez différents, non?
En fait, pour avoir dégusté, et apprécié, vos vins à quelques reprises (une dizaine de fois, du "petit" Les Sorcières à La petite Sibérie) je ne pense pas saisir pourquoi vous semblez voir un obstacle entre vos vins et des notes très fortes de critiques. Ils sont tout de même relativement riches (en fruit, en alcool) et équilibrés. Peut-être n'ont-ils pas le boisé recherché par la critique?
Merci beaucoup si vous avez quelques lignes à ajouter.
Olivier Collin
Ce doit être très satisfaisant d'aimmer ses vins, dans ces conditions.
Mais si cela avait été le contraire, l'auriez-vous écrit?
Votre Claudine est sage
Et votre position est pour un vrai luxe
Pouvoir, autant, que faire se peut de contingences économiques qui pourraient vous faire perdre vôtre âme.
Cela est une vrai réussite!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Tchoo, honnêtement, je ne sais pas ce que je ferais si je n'aimais pas mes vins...
J'ai la chance, avant tout, d'avoir eu le temps de « former » df gout AVANT de commencer à produire. Et de m'être installé dans une région relativement « vierge » au niveau des standards gustatifs ou journalistiques. Je ne me suis donc jamais senti obligé, ni par une tradition familiale, ni par une clientèle existante, ni par une « norme » quelconque de faire tel ou tel type de vin. Je suis conscient de ma liberté et la savoure. Si par exemple je m'étais installé à Châteauneuf du Pape ou à Saint-Émilion, cela n'aurais sans doute pas été le cas. Bon, de toute façon, comme je n'avais pas un rond, cela aurait été bien sûr impossible.
Si tu veux me voir faire de l'autocritique, je n'ai aucun problème pour te dire que mes deux premiers millésimes me semblent aujourd'hui un peu « simples », dans le sens où, délicieux à l'époque, ils n'avaient sans doute pas la capacité de garde des millésimes actuels. Ils résistent bien, mais ils doivent être aujourd'hui bu, n'ayant pas la capacité à se développer et à se révéler en bouteilles comme ceux d'aujourd'hui.
Oui, Claudine a les pieds sur terre. C'est elle qui a compris que je n'aurais sans doute pas continué si je n'avais pas eu la liberté de mettre en place la politique d'extrème exigence qui est la notre aujourd'hui. Donc, c'est elle qui m'a aidé à assumer le fait de vendre mes vins plus chers, tout simplement pour j'ai la capacité de sans cesse les améliorer. Je lui en suis extrèmement reconnaissant. Et je suis conscient du luxe que représente le fait de pouvoir, aujourd'hui, faire son métier de vigneron dans de telles conditions.
Ce que je trouve étrange, c'est que Decanter n'ait accordé que très peu d'intérêt à vos cuvées (s’agissait-il du désormais célèbre Walden, ou des cuvées signées Clos des Fées ?), alors qu'une «pluie d'étoiles» (sic) est tombée sur 2 vins eux aussi issus de Languedoc-Roussilon, produits par votre bon ami Thunevin :
Calvet Thunevin Les Dentelles 2003
Calvet Thunevin Cuvée Hugo 2003
Je n'ai pas eu l'opportunité de déguster ces derniers, je ne peux donc porter jugement, mais je connais cependant très bien vos vins...
Les Calvet Thunevin Les Dentelles et Cuvée Hugo seraient-il à tout hasard vinifiés au style «Valandraud» réputé pour être calibré à l’américaine ?
Dans l’affirmative, Decanter aurait-il soudainement pris une tangente «garagisto-américo-surextractive» ? ;-)
Cordiales salutations M’Sieur Bizeul !
Olivier, merci pour vos questions, fort pertinentes.
Je vais essayer de préciser.Je suis tout à fait d'accord avec vous sur la possibilité de mes vins d'avoir de bonnes notes. Ils en ont déjà eu, d'ailleurs et je ne me plains en aucun cas de cela. Ils en en auront sans doute encore.
Comme le demande par ailleurs Stéphane, je n'ai pas d'ailleurs vraiment d'avis sur le « goût » de l'un ou l'autre magazine, sur leur évolution, sur leur stratégie pour gagner des lecteurs, le fameux « marketing rédactionnel ». On l'oublie trop souvent, un journal cherche avant tout à avoir plus de lecteurs, pour avoir plus de pub, pour dégager plus d'argent, car c'est une entreprise comme une autre.
Je n'ai pas plus d'avis sur les conditions de la dégustation, sur qui goûte quoi, qui note quoi ou qui fait la synthèse. Il y a une dégustation, un jour, dans un lieu. J'avais envoyé des échantillons (je pouvais ne pas le faire...), mes vins n'ont pas plu, ce jour là, où ils se présentaient mal ou le climat ne leur convenait pas, ou que sais je encore. La journaliste qui fait la synthèse entre ces notes et les notes d'autres journalistes du magazine, qui ont goûté d'autres millésimes dans d'autres lieux et à d'autres moments..., est une femme charmante que j'ai rencontrée un jour dans un dîner à côté de Londres. Elle écrit ce qu'elle pense, en fonction de son goût. Tout cela n'a pas beaucoup d'importance.
Ce que je voulais dire, c'est qu’à un moment, dans la vie, il faut faire des choix, savoir ce que l'on veut et s'y tenir. Or, dans chaque vigneron, il y a de multiples influences, certaines contradictoires, comme j'ai tenté de l'expliquer l'année dernière (voir dans les billets d'octobre 2005, nom du billet "écoulages" ou copier l'adresse suivante : http://closdesfees.aquaray.com/dotclear/index.php?2005/10/19/74-ecoulages).
Je pense qu'aujourd'hui, simplement, le "style" que je souhaite donner à mes vins est pour moi plus évident qu'avant, et que si ce style ne plait pas à certains critiques, cela m'est relativement indifférent (J'essaie de rester sincère et honnête : si certains critiques que j'estime me disaient : "attention, il y a un problème dans tes vins, plus personne ne les comprend ou ne prend de plaisir avec", je me remettrais en question. Voilà. Bon, finalement, en me relisant, je ne sais pas si j'ai répondu à la question... Merci en tout cas de l'avoir posé ;-))