De la « Notoriété »

Rares sont les auteurs qui m'auront autant marqué que Jiddu Krisnamurti. Il y a Thoreau, bien sûr (au fait, il faudrait que je vous parle de l'avancement du projet Walden, un de ces jours...), d'autres aussi, dont je reparlerai sans doute un jour (il faut que je me garde des histoires à raconter si ce blog doit durer... Parce que 40 ans à parler des travaux dans la vigne ou du 30 ème voyage à N.Y., ça va pas le faire ;-))).

Bon, donc, en partant au Danemark, le we dernier (pardon, Cédric, mais j'ai pas eu encore le temps de raconter mon we à Copenhague. Je le ferais demain, c'est promis...;-), je tombe dans une revue sur une citation en rapport avec la notion de « reconnaissance ». Je la note. La semaine dernière, extraordinaire article sur le domaine et sur moi dans le supplément vin du Figaro ayant pour thème les vignerons « heureux ». Ce we, enfin un peu tranquille, je me replonge dans le nouveau livre de Krisnamurti, intitulé « Le Sens du Bonheur », qui reprend une sélection de ses conférences. En parallèle, sur les forum, je reste stupéfait de voir combien le prix de sortie des GCC 1855 en primeur semble intéresser nombre d'amateurs de vin, y compris ceux qui n'ont pas les moyens de les boire, ceux qui n'aiment pas les vins boisés ou ceux qui sont contre les vins chers. Enfin, les notes de R. Parker sont sorties et les propriétaires des crus notés, sont donc soit en train de sabler le champagne, soit en train de réviser la technique du nœud coulant ;-) Quel rapport entre tout cela ? Bon, j'avoue, c'est un peu confus. Mais on a les ingrédients, il suffit de commencer la recette et vous allez voir comment ces trucs, ces machins et ces choses m'ont donné envie d'écrire.

D'abord, le texte de Krisnamurti. A la question « Pourquoi sommes nous en quête de notoriété ? », il répond :

« Y avez-vous déjà réfléchi ? On veut être célèbre en tant qu'écrivain, poète, peintre, homme politique ou chanteur, ou que sais-je encore. Pourquoi ? C'est parce qu'on n'aime pas vraiment ce que l'on fait. Si vous aimiez chanter, peindre, ou écrire des poèmes - si vous aimiez réellement cela -, vous ne vous soucieriez pas de savoir si vous êtes célèbre ou non. Vouloir être célèbre est indigne, vulgaire, stupide, cela n'a pas de sens. Mais, n'aimant pas ce que nous faisons, nous voulons nous enrichir de célébrité. Notre éducation actuelle est absolument nulle, parce qu'elle nous apprend à aimer le succès au lieu d'aimer ce que nous faisons. Le résultat a pris le pas sur l'action. C'est pourtant si bien de cacher son propre éclat sous le boisseau, d'être anonyme, d'aimer ce que l'on fait sans ostentation, d'être un homme bon incognito. Cela ne vous rend pas célèbre, votre photo ne paraît pas dans les journaux, les politiciens ne se pressent pas à votre porte. Vous êtes juste un être humain créatif vivant en tout anonymat et il y a en cela une grande richesse et une grande beauté. »

A la suite de l'article du hors série du Figaro sur le vin, dans lequel nous avons par chance une pleine page s'il vous plait, j'ai été content. Content pour le Roussillon, avant tout, qui, peu à peu, est de plus en plus considéré, grâce au travail de ses vignerons en général et un peu du mien aussi..., comme un grand terroir viticole. Puis j'ai été content pour les autres vignerons, car je suis persuadé que notre « médiatisation » a des retombées positives pour l'ensemble de la viticulture du département. Pour mon village, j'ai été fier, je l'avoue. On a trop parlé de Vingrau en parlant des conflits qui s'y sont développés. Il est bon qu'on parle un peu de ses terroirs et de la beauté de ses paysages. Pour mon entreprise (et pour mes banquiers... ;-) j'ai été rassuré. J'ai pensé aussi à nos clients — actuels qui tireront je l'espère une forme de satisfaction à penser qu'ils ont su avant les autres apprécier notre vin – et futurs, qui peut-être, à force, vont avoir envie de goûter un vin du Clos des Fées après avoir réussi à dépasser certains à priori. Mais pour moi, vous le croirez ou non, je n'ai pas vraiment tiré de satisfaction, je n'ai éprouvé nulle fierté, d'être ainsi propulsé à la une d'un magazine. Et le texte de Krisnamurti m'a, l'autre soir, permis de prendre conscience de cela d'une manière particulièrement aigüe. Je fais du vin par passion. Par amour. Parce que j'aime profondément le métier que je fais, tant sur le plan de la création (plantation, culture, vinification) que sur celui du partage, du plaisir, de l'ivresse aussi. Donc, ce genre d'article, s'il me réjouit profondément et me rassure sur l'avenir de mon entreprise, je ne l'ai pas cherché, ne le chercherai jamais. Faire du vin n'est pas pour moi, j'en suis conscient aujourd'hui, une façon d'acquérir de la notoriété. Attention, je ne la refuse pas et j'avoue qu'elle me fait plaisir, qu'elle flatte mon égo. Mais je ne fais rien pour cela.

De la notoriété, j'en suis venu à penser à la « reconnaissance ». « Si vous cherchez de la reconnaissance, montez donc un élevage de chiens » a dit parait-il un jour John Major, parlant de la politique. J'ai pensé, en lisant cette phrase à tous ces propriétaires de grands crus légendaires, qui, depuis un mois, ne dorment plus la nuit, pour certains d'entres eux, dans l'attente « des notes ». Des notes d'untel. Des notes d'une telle. Mais avant tout des notes de Parker. Une ambiance de jugement dernier, voilà ce qui règne aujourd'hui à Bordeaux. Tu as 88, tu est nul. Tu as 98, tu es Dieu. Et tu te sens « reconnu »...

Oh, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Je comprends l'importance des notes car, en aucun cas, je ne néglige ni ne renie la part commerciale de mon métier. Avoir une bonne note, c'est vendre plus vite et plus facilement. Avoir plus de moyens. Pouvoir créer d'avantage. Prendre plus de risques. Il ne s'agit pas de cela, ce que je pourrais comprendre. Aujourd'hui, on a dépassé ce stade. Avoir une « grosse note », à Bordeaux et dans le monde du vin en général, c'est surtout bien parce que c'est être « meilleur » que son voisin. C'est « exister » socialement, monter ou descendre, être courtisé ou négligé. C'est avoir fait du « bon vin », car aujourd'hui, avant d'être noté, certains « vignerons » sont incapables de vous dire si le millésime est réussi, si leur vin est bon, s'ils l'aiment. Où est la passion ? Où est l'amour ? Au delà du businness, que l'on peut certes critiquer, c'est bien une question primordiale que certains vignerons, à Bordeaux ou ailleurs, oublient aujourd'hui, je crois, de se poser : aiment-ils vraiment faire du vin ? Où courent-ils simplement après un statut social plus valorisant, plus « noble », parfois après une première vie professionnelle réussie financièrement parlant mais bien peu gratifiante dans notre société de show-biz et de paillettes ?

Espérons que je ne serai jamais tenté de sacrifier « le résultat » à « l'action ». Si je le fais, je compte sur ceux que j'aime pour me remettre dans le droit chemin.

P.S. : j'ai hésité un long moment à publier ce texte qui peut passer pour moralisateur. Après tout, tant pis s'il est, comme d'habitude, mal interprété par certains. Et bon, bien sûr, tout le monde n'est pas dans ce cas. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur Krisnamurti, c'est ici.

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