Cycles

Voici maintenant plus de trois semaines que nous labourons. On avait rarement vu une terre aussi dure. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont mes consultants préférés, les 3 V (les Vieux du Village de Vingrau). Grâce à eux, grâce à leurs souvenirs, grâce à leur expérience, j’ai l’impression de rattraper un peu de mon retard, de mon inexpérience. Ils sont contents de me parler car, à vrai dire, je suis le seul à les écouter. Grâce à eux, donc, eux qui, bien souvent, ont passé vingt ou trente ans de leur vie derrière une charrue tirée par un cheval, à sentir la terre, à l’ouvrir, à la fermer, à la gratter ou à la caresser, à en sentir toutes les nuances de fond (terroir) et de forme (climat, saison) j’ai à ma disposition une source d’informations inestimable. Attention, ne croyez pas qu’ils ont réponse à tout. Bien au contraire. Le plus souvent, ils se contentent d’observer, de constater et, bien sûr, de réagir en conséquence. Chez eux, il n’y a nulle prétention à vouloir « expliquer » les choses, à vouloir en « percer le mystère ». Ils ne sont pas scientifiques. Ils sont juste vignerons. La terre, ils l’ont cultivée, tout simplement, et c’est déjà beaucoup. Et si vous leur demandez leur conclusion, l’ultime secret que, peut-être, ils auraient percé à force de journées et de journées à cotoyer la terre, à tenter de l’amadouer, de l’apprivoiser, de la dompter, de la contrôler, ils vous le livreront volontiers : cultiver la terre, c’est… fatiguant.

Je ne suis pas, pour ma part, aussi résigné. Bien que mon intellect limité (dans ce domaine, en tous les cas, mais si, mais si ;-) m’interdise, j’en suis conscient aujourd’hui, d’espérer comprendre un jour le « fonctionnement » des sols, sur le plan scientifique (ces équations chimiques et ces schémas sans fin sensés m’expliquer la « minéralisation des sols », la création de « l’humus stable » ou le « complexe argilo-humique » me dépassent totalement, je l’avoue sans honte), la vie de ma terre, de mon terroir, me fascine.

Cela ne m’angoisse pas, rassurez vous, de ne pas comprendre. De toute façon, quoique que vous racontent les vignerons, personne en fait, n’y comprend grand chose, et c’est tant mieux comme cela. Vous aurez beau prendre le meilleur consultant du monde (enfin, le plus cher, disons… ;-)), il vous abreuvera de formules savantes et d’analyses coûteuses, en vous conseillant, au final, d’arrêter les engrais chimiques, d’utiliser des composts les plus vivants possible, de labourer modérément avec un outil qui ressemble fortement à une charrue tirée par un cheval, afin de ne pas tasser les sols, de ne pas trop bouleverser la terre, ni surtout, de lui demander de produire des quantités supérieures à ce qu’elle peut naturellement vous donner. Ça, les 3V auraient pu vous le dire depuis longtemps. Mais assis sur un banc à regarder les boulistes, c’est vrai que ça fait pas sérieux pour un consultant ;-)

Bon, pour autant, renoncer à comprendre, ce n’est pas renoncer à observer. Pourquoi diable la terre est elle si dure cette année ? Il faut passer trois « côtes de melon » avant d’espérer planter les ailes pour couper l’herbe, ce que je n’avais jamais vu et les 3V non plus. Et pourtant, sur les quelques vignes à 2,5 m du domaine, le cadre de 600 kilos est traîné par un tracteur vigneron de 95 chevaux... Je l’avoue, j’aimerais bien avoir le temps d’observer, de noter ce qui, cette année, a créé des conditions si particulières. Est ce la pluie ? Est ce la neige de cet hiver ? Est ce le vent ? Est ce un cycle, qui tel celui de la reproduction de certaines cigales, dure plusieurs, sans que l’on puisse l’expliquer ? Si tant est qu’une vie suffise à esquisser une explication, ma vie de vigneron, commencée à presque quarante ans, n’y suffira clairement pas, voilà qui au moins est certain. Pourquoi tant de coquelicots sur la parcelle de Jacques, mon voisin, alors qu’il n’y en a pas une seule aussi rouge dans toute la vallée ? Pourquoi tant de gros criquets, cette année, brusquement apparus il y a deux semaines et aussitôt disparus ? Pour les insectes, je ne saurai sans doute jamais. Mais pour les plantes, j’espère qu’un livre, récemment paru et apparemment passionnant, commandé hier sur Internet, m’apportera un début de réponse. Je vous en reparlerai. En attendant, je continuerai, à défaut de vouloir et de pouvoir les expliquer, à tenter de sentir ces grands cycles de vie qui, peut-être, nous influencent aussi sans que nous en soyons conscients.

P.S. : Merci à tous ceux qui m'on envoyé des mails pour me soutenir dans mon alzheimer naissant : Tornado, mais c'est bien sûr ! ;-)

un commentaire

#1. DNE de Sigaliere | mardi 9 mai 2006 - 10:44

votre humilité devant la nature vous va bien, rien ne sert de tout comprendre pour respecter, et il y a surement plus à apprendre avec vos trois- V- qu'avec le meilleur des bouquin- bien sincérement - andré

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