Au nom de la rose

Quand j’ai commencé à cultiver la vigne, en 1998, je n’imaginais pas que j’en ferais un jour mon métier.

Pour moi, l’idée et l’envie étaient seulement d’aller au bout de ma passion et de « faire » un peu de vin, avec mes vignes, des vignes que j’aurais cultivé avec mes petites patounes.

Bien naïf à l’époque, car n’ayant jamais cultivé la terre en général et la vigne en particulier, j’imaginais une sorte de mode de vie inspiré de ceux des moines cisterciens. Levé tôt, dans la vigne avant l’aube pour profiter du chant des oiseaux et du lever de soleil. Travail manuel. Déjeuner frugal. Après midi consacrée à l’étude, à l’écriture ou à la méditation. Puis fin de journée sur la place du village, à jouer aux boules et à parler aux amis. Bon, la dernière partie n’est ni dans le livre, ni dans le film. Mais c’était sur cette adaptation assez libre et toute personnelle de l’œuvre d’Umberto Eco que j’avais choisi de fantasmer. Une version roussillonnaise en quelque sorte. ;-)))

Las, une petite semaine à piocher, tailler et autres activités diverses me remirent bien vite sur le chemin de la vérité. À mon âge, avec mon inexpérience et mon physique, qui n’a rien d’athlétique, avouons-le, la fin de matinée voyait rentrer à la maison une sorte de zombi épuisé, marchant au ralenti, ayant peine à mouvoir son corps courbatu, dont le cerveau embrumé était bien incapable de tout effort intellectuel. Je compris alors pourquoi le moine copiste copiait : parce qu’il était trop fatigué pour faire autre chose…

Me revoilà à peu près dans le même état, ce qui explique mon silence de ces derniers jours. Au Clos des Fées, les travaux en vert ont commencé. Avec les vendanges, voici une des choses que je ne peux me résoudre à déléguer. D’abord parce que l’équipe de permanents est occupée à 200 %, les uns tentant de finir de labourer tandis que les autres s’échinent à la machine à dos à traîter les carignan, déjà menacés par l’oïdium. Donc, il me faut recruter 6 ou 7 saisonniers et leur expliquer les arcanes de la taille en vert, de l’ébourgeonnage, de l’attachage. Cela paraît simple, mais, en réalité, ça ne l’est pas du tout. Comme au moment des vendanges, chaque parcelle demande un travail particulier, au point que souvent, après une dizaine de minutes de travail, il nous arrive de changer notre stratégie, voire carrément de changer de parcelle, le bon moment n’étant pas arrivé.

Ne me plaignez surtout pas : j’adore ébourgeonner. C’est mon travail préféré. C’est un travail très prenant, à la fois physique et intellectuel. Sur chaque souche, il faut en quelques secondes comprendre le travail du tailleur, juger de la vitalité propre du plan, faire sauter le plus vite possible les contre-bourgeons, enlever les pampres du pied, puis juger en un quart de seconde du bourgeon que l’on va laisser afin de donner naissance, si tout va bien, des années plus tard, à un nouveau bras. On a besoin de toute son attention. De toute son habileté. Les sarments cassent comme du verre et, parfois, un juron s’échappe d’un rang car on a coupé, par mégarde, un sarment magnifique, par maladresse ou par manque de jugement. Non, la seule chose qui m’énerve, c’est le physique, qui ne suit pas toujours. Surtout sur les plantiers, vraiment très bas, qui le soir venu, se rappellent à votre bon souvenir en vous collant une sorte de chape de plomb sur le bas des reins.

Je n’avais pas de rose, alors je vous ai scanné un joli coquelicot, dont je vous raconterai peut-être l’histoire demain, si j’en ai le courage.


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