Passage à vide

Il y a un an, quand je me suis lancé dans la grande aventure de ce blog, je m'inquiétais un peu. Aurai-je, plusieurs fois par semaine, envie de me confier à lui ? Ma vie de vigneron est-elle à ce point mouvementée ? La réponse, vous la connaissez ;-)). Même pas eu besoin de parler du CPE pour trouver chaque jour ou presque quelque chose à dire...

Pas vraiment de passage à vide, donc, au niveau de l'écriture, sans pour autant se sentir obligé de faire du remplissage. Mais au niveau du moral, certains soirs, c'est plus difficile.

Je sors d'une réunion organisée par mon cabinet comptable, consacrée aux aspects « sociaux » de mon métier. Que les choses soient claires, je n'ai rien d'un ultra-libéral. Mais là, vraiment, on atteint des sommets. Alors que l'état se gargarise de sa volonté de rendre le travail plus « flexible » ou les procédures administratives « plus simples », dans les faits, il fait tout le contraire.

Loin de moi l'idée de remettre en cause les C.D.I. ni même les 35 heures ni même les papiers permanents qu'il faut remplir au quotidien (dès qu'on fait quelque chose, dans la vigne en France, il faut avertir une administration quelconque ou payer une taxe, ancienne ou nouvelle. A dire vrai, nous avons été obligés de créer un poste, à plein temps, pour arriver à gérer cela à peu près dans les normes...). Je ne vous parle même pas des nouvelles charges, des nouvelles taxes, qui augmentent toujours alors qu'on nous annonce au même moment la baisse des impôts.

Non, là où l'on atteint réellement le comble du ridicule, c'est quand le législateur décide de « nier » les rhytmes de la nature elle même.

Je m'explique.

En agriculture, nous travaillons au rythme des saisons. En simplifiant à l'extrême, deux ou trois périodes représentent pour nous un énorme surplus de travail : il y a la taille, les travaux en vert, les vendanges. Le reste du temps, tout au long de l'année, en fonction de la durée du jour ou de la pousse des plantes, la vigne comme les mauvaises herbes, à certains moments, on travaille plus, à d'autres, on travaille moins, voire on reste bien au chaud chez soi, quand il pleut ou qu'il fait trop froid. Ou trop chaud. Ou trop venté pour faire un traitement par exemple.

Hors, après les 35 heures qui interdisaient virtuellement tout annualisation du temps de travail (il fallait, si l'on choisissait cette option, prévenir l'inspection du travail 15 jours à l'avance par lettre A.R, de tout accroissement ou baisse d'activité, alors que dans le meilleur des cas, la météo ne s'avance, avec bien peu de précision, que pour 5 à 7 jours. Aussi impossible que ridicule), voici venir de nouveaux réglèments qui rendent en fait le travail saisonnier pratiquement impossible : rigidité absolue dans les déclarations d'embauche; moindre détail dans le contrat de travail pouvant emmener à une requalification en CDI ; impossilité de faire travailler certains ouvriers et pas les autres, même s'ils ont tous des qualifications différentes et peuvent alors faire autre chose (au chais, par exemple, quand il pleut) ; prévision au jour près du début et de la fin de travaux pourtant directement liés au temps qu'il fait et donc, par nature, imprévisibles ; interdiction de faire des heures supplémentaires sans les justifier… à l'avance (comment savoir si l'on aura terminé de vendanger ou d'ébourgeonner une parcelle avant qu'on ne l'ait commencé ???); obligation de remplir mois par mois des feuilles d'horaires; consignes de sécurité définies pour chaque poste de travail, remise à jour chaque année, dont la non remise au salarié entraine la responsabilité personnelle du chef d'entreprise ou du chef d'équipe et risque d'obliger l'un ou l'autre à se subsituer à la mutuelle et de payer une rente en vie à cas d'accident du travail... J'en passe et des meilleures.

Si je ne peux engager que des employés en CDI, comment vais je faire pour respecter le ryhtme des saisons ? Pour vendanger ? Pour améliorer ma qualité ? Le personnel représente dans le genre de vin que nous produisons plus de 45% des coûts de production. Nous somme heureux et fiers de travailler avec des êtres humains plutôt que des machines, c'est un des rôles fondamentaux de notre projet. Mais alors, comment faire ?

Le résultat, en fait, on le connait : chaque viticulteur est poussé à se mécaniser à outrance, à abandonner les vignes difficiles, à préférer la productivité à la qualité, à adapter son vignoble à la machine alors ce devrait être le contraire.

D'un autre côté, on dit qu'il faut réduire le nombre de fonctionnaires et les dépenses de l'Etat afin de réduire le déficit. Mais on passe notre temps à mettre en place des nouvelles règles, de plus en plus contraignantes, de plus en plus impossibles à respecter. Puis on engage des fonctionnaires nouveaux pour tenter de contrôler tout cela. Les pauvres sont déjà débordés avant même de commencer à travailler...

Tout est fait pour déresponsabiliser tout le monde, pour accentuer les conflits entre patrons et employés, pour tout judiciariser, pour ralentir les entreprises qui pourtant ne demandent qu'à se développer. C'est comme une chape de plomb. En 1981, en se moquait du « programme commun de la gauche » en racontant que les socialistes voulaient « supprimer le dernier wagon des trains, trop inconfortables » ou « amener la grossesse à six mois » pour plus d'égalité homme/femme. Aujourd'hui, la droite voudrait qu'on engage des vendangeurs en CDI... Mais là, malheureusement, c'est pas une blague...

P.S. : en mangeant (remarquablement) au Clos du Roy, à Saint-Emilion, mon attention est attirée par une affichette, près de la caisse. Je vous la livre de mémoire :

« Certains voient dans le chef d'entreprise le loup qu'il faut abattre.

D'autres le considèrent comme une vache qu'il faut traîre.

Bien peu voient en lui le cheval qui tire le char »

Winston Churchill

P.P.S. : un bonheur n'arrivant jamais seul, je reçois par la poste mon dossier de « déclaration de surface » 2006... Mais là, ça mérite un blog à lui tout seul...

3 commentaires

#1. Henri LHERITIER | vendredi 21 avril 2006 - 10:28

Hervé,
Lecteur assidu de ton blog, je veux te dire l'intérêt et le bonheur que j'y trouve.
Et te remercier en même temps du bel hommage que par tes textes et tes vins tu rends à ce pays et à Vingrau en particulier.
Amitiés vigneronnes.
Henri Lheritier

#2. Iris | vendredi 21 avril 2006 - 11:28

Nous pourrions écrire ce blog en commun! Depuis un an j'essaie d'échapper à ce monstre - en assurant qu'en contrepartie je suis bien prête à me passer de toute aide d'état, pourvu qu'on ne m'envoie plus cette déclaration à remplir, qui devient un traumatisme - seule réponse de l'administration: "si vous avez abandonné votre activité, veuillez rembourser les aides reçues les dernières années" - l'idée que quelqu'un veuille bien continuer à travailler tranquillement sans gaspiller son temps en paperasse interminable, semble trop étrange pour l'administration!

#3. Damien | samedi 22 avril 2006 - 17:41

Bonjour M. Bizeul.
Je suis en tout point d'accord avec vous sur les complications, voir l'incompréhensibilité de l'admninistration française (qui doit bien vous énerver, d'ailleurs, c'est la première fois, sur votre blog, que je vois des erreurs de frappe !).
C'est un poids financier (création d'un poste) et moral...
Nul doute que vous, personnellement, n'embaucherez jamais des travailleurs clandestins, que vous obligerez qui que ce soit de travailler 130 heures en une semaine quelque soit l'activité saisonnière.
Mais d'autre le font.
C'est peut-être pour cela qu'on oblige certaine chose au chef d'entreprise, afin de pouvoir correctement les attaquer s'ils sortent du chemin.
Je comprend parfaitement votre agacement face à l'incompréhension de vos obligations, de votre métier de vigneron. Il est certain que ces réglementations sont édités par des bureaucrates qui n'ont même pas idée de la forme d'un sécateur. Mais est-ce que leur fondement n'est pas avant tout une protection pour un employé face aux abus d'une minorité de chef d'entreprise ?
Je ne veux surtout pas tomber dans un discours syndicaliste à deux-francs-six-sous, mais j'ai vu lors de vendanges et des récoltes de fruits en Dordogne au milieu des années 90, des conditions de travail innommables, des hommes et des femmes de France, d'Afrique du nord, d'Espagne et des pays de l'est, traîtés comme des moins que rien, et c'est peut-être à ce moment là que ces lois servent à quelque chose.
Malgré tout, je vous rejoins complètement sur l'imbécilité et la méconnaissance des besoins d'un vigneron par l'admnistration...

Alors que faire ? J'ai peut-être une idée...

M. Bizeul : lancez vous dans la politique ! ;)))

"M. Le President Bizeul"...ça fait un peu ubuesque...mais ça sonne bien... :)

Bon, je m'arrête là, et je promets d'arréter de déguster les bons vins de François Laplace le samedi midi...

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