La possibilité d'une Ile...
L'autre jour, de bon matin, en rêvassant au soleil dans le jardin de Jean-Luc et Murielle Thunevin, en attendant que la horde des dégustateurs de primeurs fonde sur nous tels les profanateurs de sépultures avides de découvertes, j'ai entendu comme une petite voix qui me disait : « s'il te plait, dessine-moi Bordeaux ».
Je n'y prêtais tout d'abord que peu d'attention, plongé dans la contemplation d'une treille de Muscat, fort bien taillée par la main experte de Murielle, en train de débourrer, impudique, sous mes yeux embrumés. Mais la voix reprit : « allez, s'il te plait, dessine-moi Bordeaux »...
Oh, lecteur cultivé, tu as compris qu'il ne s'agit là que d'un effet de style, contrairement à d'autres, ignares, qui, n'ayant pas lu Saint-Exupéry ou pas vu l'énorme et un peu enfantine ficelle qui sous-tendait cette introduction laborieuse, croient que je n'avais tout simplement pas digéré mes excès de la veille (L'église-Clinet 1996, incroyable de finesse et de raffinement et Pape-Clément 2001, puissant, dense et racé, entre autres...).
Quoi qu'il en soit, suite à cette question un peu ridicule, il me vint à l'esprit une image de Bordeaux telle que la région m'apparaissait en 2006. Je vous l'ai (laborieusement...) dessinée. Ca ressemblait un peu à ça :

Il faut dire que depuis notre arrivée à Bordeaux, chaque courtier, chaque négociant, chaque journaliste et chaque propriétaire ne pouvait s'empêcher de nous parler des futurs « prix de sortie » des premiers crus classés. 150 euros ? 200 euros ? 250 euros ? En première tranche ? En seconde ? En troisième ? Pour qui ? Pour quoi ? Combien ? Comment ? Tout Bordeaux bruissait de prix pharamineux, de millésime du siècle (et cette fois ci, c'est vrai, ajoutaient certains, un grand sourire aux lèvres ;-)), de prix jamais atteints.
Calculons un peu, voulez-vous. 200 euros HT, hypothèse plus que raisonnable, cela met les 6 bouteilles de premier cru classé au prix d'un tonneau du meilleur bordeaux générique que le millésime ait produit. Et Dieu sait qu'il y en a de bons. Et encore, si les négociants font un effort car, partout, j'ai entendu de prix plus proches de 800 euros le tonneau que de 1200... Un tonneau, c'est, au cas où vous ne le sauriez pas, 4 barriques ou 900 bouteilles... Un rapport de 1 à 150... Pour le moins, ce calcul, exécuté magistralement et mentalement en à peine cinq minutes ;-)) me laissa, on le comprendra aisément, songeur...
Oh, loin de moi l'idée de critiquer ceux qui vendent (et achètent, par la force des choses...) des vins chers. Je serais bien mal placé pour le faire ;)). A la place d'un millionnaire (ne parlons même pas des milliardaires, c'est inutile), amateur d'une bonne bouteille de temps en temps sans pour autant être passionné par la chose, soucieux de ma ligne (s'extirper d'une Ferrari n'est pas, j'imagine, chose facile...) et soucieux du bien être de mes amis lorsqu'ils dînent chez moi, qu'est ce que, finalement, que quelques milliers d'euros pour une caisse de bon vin ? Non, laissons les gens qui ont de l'argent le redistribuer à leur guise et faire tourner l'économie. Ce n'est pas le sujet de ce blog.
Le sujet de ce blog, c'est que je pense que les propriétaires de grands crus classés et assimilés, ceux qui vivent sur l'île de la prospérité, ceux qui représentent 2 % des volumes et 5 % du CA du Bordeaux, sont en train, lentement mais sûrement de se couper totalement du reste du bordelais, s'isolant davantage année après année.
Ils n'obéissent plus aux mêmes règles, ni de production, ni commerciales et peu à peu, voient leur image de grand crus s'éloigner de celle de leur appellation régionale, et plus encore, de celle du bordeaux AOC. Sont-ils assez fort, aujourd'hui, pour faire cavalier seul ? Leurs « marques », certes établies, sont-elles assez fortes pour se passer de celle de la région dont ils ont été les fers de lance, les locomotives, la fierté ? Le temps le dira.
Pour ma part, je pense que cette voie ne débouche sur rien et qu'au contraire, les grands crus se grandiraient à clamer haut et fort qu'ils sont avant tout du Bordeaux et rien que du Bordeaux.
Une idée, géniale, (enfin sur le moment, elle me parut géniale, mais c'est vous qui verrez ;-)) : pourquoi, cette année, exceptionnelle, où le monde entier s'est précipité à Bordeaux, chaque GGC, une centaine, en somme n'aurait-il pas présentés, à côté de son vin prestigieux, un bordeaux AOC qu'il aurait en quelque sorte pris sous son aile, parrainé ?
Cela n'aurait rien coûté ou presque. Une dégustation aveugle, chaque propriétaire ou maître de chai choisi un bon vin, rencontre un vrai vigneron, puis l'invite, pendant 5 jours, à faire découvrir son vin, modeste mais bien fait, dans son château de conte de fées, à des dégustateurs du monde entier estomaqués par la démarche. Simple. Vrai. Solidaire. Concret. Vous imaginez l'impact ? Vous imaginez l'opération win/win pour chacune des parties ? Vous imaginez les retombées, positives, pour tout le monde ?
Je suis un rêveur, je le sais, mais je n'ai même pas l'intention de me soigner.
En attendant, comme on dit à la Bourse, je ne saurais trop conseiller à certains de ne pas oublier « que les arbres ne montent pas jusqu'au ciel »...
MAJ : toujours plongé dans l'histoire de château Latour, j'y remarque que pendant les deux grandes périodes de prospérité qu'ont connues le Médoc en 2 siècles et qui ont duré environ 30 ans chacune, le différentiel entre Latour et un bon vin de palus ne dépassait pas le rapport de 1 à 10, et ce dans les millésimes les plus prospères. No comment.
3 commentaires
Oh oui!, mon cher Hervé, la solidarité à Bordeaux, vous rêvez....
il faut rêver, mon médecin me dit que cela fait du bien!!
Mais rêver ne coûte pas cher alors pourquoi s'en priver...:)
C'est tellement évident, cette idée de parrainage, que je me sens bête de ne pas l'avoir eue moi-même !
Bravo pour ce blog.
J'essaie moi-même plus modestement de proposer un petit journal, même interrogation : vais-je tenir la distance ?
A bientôt,
Régis