Sauvegarder les savoir-faire
Jusqu'au début des années 80, les soudés-greffés n'étaient pas ou très peu utilisés à Vingrau alors qu'ils dominaient le marché dans pratiquement toute la France vigneronne.
Ici, au fond du cirque, on aime prendre son temps. Et puis, avouons le, on est un peu comme le village d'Astérix : on aime bien résister.
Las, la crise des années 1980 et les primes d'arrachage ont fini d'user les vignerons qui, peu à peu, en sont venus à acheter leurs plans, encouragés par les conseillers techniques leur promettant monts et merveilles et aussi, un peu par facilité, car la pratique est éreintante.
Auparavant, tout le monde ici plantait ses portes greffes. Puis, la deuxième et la troisième année, l'on pratiquait le greffage sur place. Il y avait, à mon sens, de nombreux avantages à la chose : pieds bien plus solidement enracinés, plus profondément aussi – les « racinés » étaient longs comme le bras –, racines pivot tracantes et plongeantes, tout concourait à ce que les vignes résistent mieux à la sécheresse. Lorsque l'on arrache aujourd'hui une vieille vigne de 80 ans, pas étonnant alors que l'on trouve une racine principale grosse comme un petit tronc d'arbre, à parfois plus de 2 m de profondeur...
Encore plus intéressant, on prenait pour le greffage des sélections massales, glanées ici et là, dans les meilleures vignes du village. On encourageait ainsi la création d'une réserve génétique unique, avec d'une part des vignes parfaitement adaptées au climat et au sous-sol et, d'autre part, à la production de vin doux mais aussi de vins sec très réputés pour leur générosité, leur couleur et leur puissance. Certaines étaient sélectionnées pour leur vigueur, d'autre pour leur régularité, d'autre pour leur résistance aux maladies, d'autres, avouons le, pour leur productivité. Mais, dans tout cela, chacun prenait ses responsabilités, assumait ses choix et, au final, participait à la création d'une formidable « bibliothèque », unique sur le plan génétique, particulièrement apte à produire des vins à forte personnalité.
C'est un travail aussi délicat qu'épuisant qui, de plus, doit se faire en équipe. Un ouvrier se sert d'une bêche pointue pour découvrir le pied jusqu'au point de greffe. Le greffeur, habile et à la main verte souvent réputée, officie dans son sillage. Un autre homme tout aussi courageux plante un tuteur et recouvre le tout de terre fine, avec d'infinies précautions, afin d'éviter le dessèchement. La liaison entre le porte-greffe et le greffon se fait au niveau des deux écorces, qui doivent être parfaitement alignées. Il faut être précis, rapide, souple et surtout très courageux, car on travaille courbé au dessous du niveau du sol.
J'ai voulu que ce savoir faire ne disparaisse pas et j'ai donc demandé aux anciens de nous montrer, de nous indiquer leurs trucs, car comme disait ma grand-mère : « il vaut mieux un qui sait que dix qui cherchent ». j'aurais pu faire appel à une société de service (il y a équipes de mexicains, ultra-spécialisés, qui excellent dans ce travail). Mais je ne voulais pas que ce savoir-faire, unique, disparaisse.
Il ne s'agit pas ici de greffes destinées à la plantation mais du surgreffage d'une vigne d'une quinzaine d'années. Je vous ai fait des photos, voire même un petit diaporama si tout fonctionne. C'était aujourd'hui. C'est ICI.
Pour vous donner une idée, il aura fallu 5 jours à 5 personnes pour surgreffer environ 2 000 pieds. Ce qui, pour des débutants, est loin d'être ridicule. Merci à l'équipe (Serge, Fabien, Bruno, Corinne et Yves) pour leur courage, leur motivation et leur passion à me suivre et à m'assister dans ce genre de performance. Merci à nos clients, qui, grâce à leur fidélité, nous permettent de relever ce genre de défi et à garder vivante ce genre de tradition. Merci à nos anciens, qui à plus de 75 ans ont bien voulu nous réapprendre les gestes. Ce sont des seigneurs. Ce sont eux qui ont planté les vignes qui font aujourd'hui la réputation du Clos des Fées, les ont greffées, piochées, binées, labourées au cheval pendant 50 ans et par tous les temps. Je leur doit tout. Du fond du cœur, merci.
P.S. : en cliquant sur les photos, elle s'agrandissent et la légende est en haut. Une fois démarré le diaporama, la partie du haut, en glissant sa sourie dessus, apparaît et permet d'avancer plus vite.