Illusions perdues

Pour les quelques visiteurs qui, chaque année, font l'effort de monter jusqu'à Vingrau, la déception est parfois rude.

Un vin de garage, finalement, ils ne savent bien souvent même pas ce que c'est. Charmés par l'émotion d'une bouteille de Clos des Fées, souvent découverte dans un restaurant ou chez des amis, ils s'imaginent arriver dans une pinpante propriété, un beau mas, voire un petit château... Las, devant le garage de la maison de village qui abrite notre cave, devant laquelle ils sont passés parfois deux ou trois fois avant de repérer le panneau, fort discret j'en conviens, leur surprise est souvent immense lorsqu'ils découvrent la modestie de l'endroit.

Bon, dès que leurs illusions sont tombées par terre, on essaie de les requinquer avec un verre de vin, et bien souvent, ils conviennent que peu importe le prestige des bâtiments pourvu que l'on est du Vin avec un grand V.

Finalement, on est au cœur du concept même du vin de garage, c'est à dire un vin fait sans moyens de départ, juste avec astuce et passion, par un amateur de vin qui renvoie sa voiture coucher dehors pour y loger à la place quelques cuves et un petit pressoir. Tout simplement parce qu'il n'a pas d'autres solutions.

Allez, voici une petite photo du garage pendant la mise en bouteilles, histoire de vous montrer que, vraiment, on bricole vaillement en optimisant le moindre mètre carré. Bon, c'est parfois dur puis, bien souvent, on se raisonne et on se dit que si on avait eu de l'argent au départ, on aurait fait que des conneries et pas forcément des grands vins. De toute façon, Nietzsche l'a dit mieux que quiconque : « rien ne se crée de grand qui ne se fasse dans l'urgence ». Bon, ca fait un moment que j'essayais de la placer, celle là, et elle a trouvé sa place pile poil.

Car, dans l'urgence, on y a été hier toute la journée. Le fabricant de caisses, qui, alors qu'on l'appelle pour prendre les caisses bois de petite Sibérie, nous annonce avec un grand sourire qu'on ne lui a pas livré le bois et qu'il ne peut donner aucune date; les étiquettes, en réimpression, toujours pas livrées; le colis, heureusement retrouvé ; les planteurs, qui décident que planter ET mettre en bouteilles, ils ne voient pas le problème; les grands formats, nouveaux pour nous, qui me font passer deux heures au téléphone pour tenter d'adapter jéroboam, bouchon et boucheuse manuelle; la toute nouvelle imprimante code-barre, achetée dans l'urgence, et dont il faut mettre à niveau les ROM après une séance de cache cache sur internet; et last but nos least, le fenwick du transporteur, au frein à main mal serré et à la bouteille de gaz vide, qui s'en va tout seul défoncer la voiture et la facade du voisin après une course en descente de 80 mètres... (Jacques, si tu me lis, souris, c'est pas grave, je te jure ;-))). On a échappé au pire. Ouf.

Bon, le soir, avec mon ami Hervé T., un fier et cultivé maçon passionné par la chaux qui, après son master, a décidé de préparer un doctorat d'histoire de l'art consacré à ce matériau merveilleux, on s'est ouvert pour se consoler un V.T. de Deiss et une Mordorée de l'ami Chapoutier, deux vins délicieux qui nous ammenés peu à peu à l'état de philosophe actif!

Est-ce mon stress qui attire autant de catastrophes et de loupés ? Ah, que voilà une bonne question. Ou, me plaignant de ma poisse lors des mises en bouteilles, comme si un mauvais œil concentrait mon capital malchance de l'année sur ces quatre jours, ne devrais-je pas plutôt m'en réjouir, ainsi autorisé à savourer ma chance pendant 361 longues journées... ?

Sur ce, j'y retourne, tenter de régler les multiples mini-problèmes... C'est la vie du vigneron. La belle vie, en somme, car on l'a choisie. ;-)

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