Retour vers le futur 2
Voilà donc la page qui concerne Vingrau. Je vous la mets en grand, pour que vous puissiez lire...
Cette page est pour moi pleine d'enseignements et de nostalgie, bien sûr. Presque 1100 habitants dans le village, tous travaillant fatalement dans les alentours, c'est 500 de plus qu'aujourd'hui. Il y avait un boucher, un charcutier, un épicier, un bureau de tabac, plusieurs cafés. Une autre époque. Mais parlons du vignoble.
Les vins de Vingrau sont considérés comme « supérieurs », la catégorie la plus élevée du guide, ce qui n'est l'apanage que de rares communes. La hiérarchie vous intéresse ? Allons y.
On trouve donc, sur les vignobles de plaines plantés de Carignan, d’Aramon, d’Alicante et de Petit-Bouschet, en dehors des « vins de tables courants ou ordinaires » :
- des « Roussillon secondaires, ne pouvant aller seuls » (que l’expression est jolie ;))), au petit 8 ° de moyenne.
- des « petits Roussillon » assez recherchés « pour la fermeté de leur fruit, leur vivacité et leur joli rouge », de 8 à 9 °
- des « bons Roussillon », pouvant eux « aller seuls », « francs, d’un joli rouge, plein de finesse », de 10 à 12 °
Chaque commune ayant une statistique de production, on apprend que les rendements oscillent entre 70 et 110 hectolitres/hectare.
Sur les communes de montagne, les choses sérieuses commencent, et seuls les cépages Carignan et Grenache ont le droit de cité :
- À Bélesta, on apprend qu’on produit des « Roussillon bon choix, secs, fermes, d’un joli rouge », de 11 à 13 °
- À Montner, on trouve des « Roussillon premier choix, belle couleur, bon coupage », qui titrent de 12 à 15 °.
- À Tautavel, à Vingrau, là s’élaborent enfin les « Roussillon Supérieurs », « bien charpentés, très nerveux, fruités, rouge vif, belle couleur, remarquables par leur finesse et leur bon goût », qui titrent 14 ° environ, parfois davantage...
Sur toutes ces communes, les rendements n’ont plus rien à voir. À Vingrau, 453 ha de vignes donnent 17 000 hl, soit 37,5 hl/ha. À Opoul, les rendements sont fièrement annoncés à 28 hl/ha. À Latour de France, c’est 24 hl/ha. À Maury, seule commune produisant quelques « vins doux » et où les rouges sont annoncés entre 14 et 16° et « extra-supérieurs », précieux pour les coupages », le rendement tombe à 21,5 hl/ha. La même chose pour Tautavel, dont une grande partie de la commune est sur le même type de terroir.
Que faut-il retenir de tout cela ? Voici ce que j’en retiens.
Bien avant le développement, que dis-je l’envahissement des vins doux naturels et l’arrivée du Maccabeu, dans les années 30, la région était historiquement et nationalement réputée pour ses vins de Grenache et de Carignan, élaborés à petits rendements et forts en degré. Seuls les vins de plaine, aux terres alluvionnaires fertiles, plantées d’Aramon et l’Alicante, élaboraient des vins à faible degré. Alors s’il vous plait, la prochaine fois qu’on essaiera de vous faire gober que c’est Robert Parker qui fait monter les degrés alcooliques des vins, soyez gentil, n’hésitez pas à remettre à leur place les ignorants qui tentent d’exister et de vous impressionner en vous racontant n’importe quoi.
La deuxième chose que je voulais mettre en exergue en vous parlant de ce guide, c’est qu’à Vingrau, il y avait en 1904 … 60 caves particulières. Incroyable. De 150 à 1500 hl en fonction de l’étendue de ses terres, chacun, dans sa cave, dans ses foudres de bois, avec des pompes à bras, avec des raisins vendangés dans des seaux en bois et transportés sur des carrioles tirées par des chevaux, tant bien que mal, et bien, chacun produisait son propre vin.
60 garages, quoi ;)), sauf que, bien sûr, aucun de le vendait directement car tout passait alors par des courtiers (3 à Vingrau) et des négociants en cascades (1 à Vingrau), ce qui, en soit, portait la crise des années suivantes. Mais quand même, quand on y pense, 60 vignerons indépendants, responsables, qui menaient leur récolte à terme, avec tous les efforts, la peine et les risques que cela comporte, ça laisse songeur…
D’ailleurs, des songes, il est temps d’aller en faire. Bonsoir à tous.
P.S. : on notera qu’en 1904, d'après le guide, une bonne partie du vignoble roussillonais était encore planté de « vignes françaises » ; on peut en déduire que la replantation sur plans américains est bien avancée, mais qu’elle se fait dans le cadre d’un cycle naturel et non poussée par le phylloxera, très lent à arriver dans cette partie du vignoble français.

aucun commentaire