Du bon usage de « l’ascenseur social »
Sur un forum, un fanatique qui pense qu’il n’y a de grands vins qu'en Bourgogne est très énervé par le succès du Clos des Fées.
Passons sur ses sous-entendus un brin dédaigneux, balancés sous couvert d’un paternalisme amical qui laisse transparaître à demi mot une sorte de mépris amusé de la « Bourgogne d’en haut » pour le « Roussillon d’en bas ». Filons plutôt à l’essentiel du message que lui et ses disciples, tout aussi intolérants, essaient de véhiculer : je fais, comme d’autres dans le Sud, sans aucun doute des vins « intéressants » ; mais je suis un peu « jeune » en temps que vigneron et ne mérite en aucun cas un tel « tapage médiatique ». Dans dix ans, dans vingt ans, pourquoi pas ? Enfin, peut-être. Mais à l’heure actuelle, rien ne justifie pour eux un tel engouement du public ni ces prix « démentiels » que seules quelques appellations « ont le droit » de pratiquer, simplement parce qu’elles étaient là avant les autres. Bien sûr, tout le monde comprend alors que les médias devraient s’intéresser beaucoup plus aux grands crus bourguignons, qui eux, ont fait leur preuve depuis les cisterciens, qui déjà, bla, bla, bla, je vous fais grâce de la suite. Il est vrai que par les temps qui courent, les mots « Pommard » ou « Chambertin », qui faisaient tant rêver mon grand-père, ont perdu un peu de leur pouvoir d’évocation. Disons le tout net : aujourd’hui, la Bourgogne est pour moi le plus grave et le plus terrible exemple de l’échec de l’Appellation d’Origine Contrôlée. Tout simplement parce que les noms des plus grands crus ne font plus rêver les connaisseurs, le nom du vigneron qui les exploite étant à l’évidence le seul critère de choix (et de prix…) pour les amateurs de vin du monde entier.
« Cordonnier étant maître chez lui », comme disait ma grand-mère, libre à chacun de cultiver le terroir que le ciel lui a confié comme il le veut. Mais, comme me répétait ma mère, n’oublions jamais que « comme on fait son lit, on se couche ».
Non, le vrai problème que pose le succès grandissant de plusieurs vins du Languedoc-Roussillon, dont le Clos des Fées, bien sûr, c’est que la réussite des vins du Sud est la preuve que le fameux « ascenseur social » fonctionne à nouveau dans le monde du vin.
Et oui, et que cela déplaise à ceux qui se croyaient pour toujours installés au Panthéon des grands vins français, il est possible, à force d’effort, de passion, de savoir-faire et d’habileté de venir jeter un (gros) caillou dans la marre des grands vins français. Il faut dire que, de 1970 à 1990, pour simplifier, le fait que tant de vins médiocres se soient vendus, en Bourgogne où ailleurs, uniquement parce qu’ils portaient des noms historiques et prestigieux, relève à mon sens du pur miracle. Ne nous voilons pas la face : c’est toute une génération de vignerons qui s’est relâchée, endormis sur ses lauriers, se croyant dotée d’une rente de situation. Las, aujourd’hui, les temps changent. Des vignerons passionnés s’installent un peu partout dans le monde, après avoir choisi leur terroir avec soin. Ils ne reculent devant rien pour assouvir leur désir, exacerbé, de produire un grand vin. Nul investissement n’est trop important. Nul effort n’est trop grand. Nul coteau n’est inaccessible. Et si certains ne se réveillent pas très vite, on verra un jour des consommateurs asiatiques ou d'ailleurs, de passage en Bourgogne s'exclamer : « ah bon, vous aussi, en Bourgogne, vous avez du pinot noir ? ». Ne riez pas, c'est arrivé à un de mes amis vigneron à Condrieu, en parlant du Viognier...
Tout cela n’aurait servi à rien si le consommateur n’avait pas ouvert les yeux ; et la bouche ; et le nez … en toute ingénuité, fier d'une ouverture d'esprit pleine de fraîcheur, il se dit devant ses verres : quel est le vin, tout simplement, qui me donne le plus de plaisir ? Et, en dehors de toute hiérarchie, de toute contrainte, il se fait lui-même sa propre opinion. En adulte. Youpi !
Certes, je ne suis pas vigneron depuis dix générations. Certes, ma terre, je l’ai choisie et non pas subie. Certes, mon vin, je l’ai construit de toutes pièces, en suivant mon intuition, ne prenant dans la tradition que ce qui me convenait. Alors, je suis fier d’être en quelque sorte le résultat d’un modèle républicain ou le mérite est le seul vrai critère de réussite. Je ne suis d’ailleurs ni le seul, ni le premier à penser ainsi et je prédis que dans les années qui viennent, le web aidant, la « roue » risque de tourner plus vite que certains ne le croient encore.
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