Le Clos des Fées au jour le jour

Gravement atteints...

C'est ce que je pensais de toute l'équipe du Clos des Fées, moi inclus ;-), la semaine dernière, en voyant les labours d'hiver qui avancent bien. Nous sommes décidément de grands malades... Pour continuer à labourer les vieilles vignes en gobelet, plantées à 1,5 m sur 1,5 m, soit « au carré », il nous faut un tracteur spécial de 80 cm de large, hors de prix, bien sûr, une petite charrue vigneronne faite sur mesure et...deux personnes : une, normal, qui conduit le tracteur; la deuxième, moins normal, qui court devant pour tirer délicatement les bras qui gênent, afin que le tracteur ne les arrachent pas. Et parfois, il faut un « coureur » de chaque côté...

Est-ce bien raisonnable ? Est-ce bien rentable ? Est-ce une raison de la qualité des vins et en particulier des Vieilles Vignes ? Je n'aurais bien sur jamais de réponses précises à ces questions. Mais je sais qu'en cette période ou va commencer un massacre programmé, où l'on va arracher des milliers d'hectares de vieilles vignes en sélection massale, où l'on va donc détruire sciemment un patrimoine génétique unique, c'est mon rôle de dépenser l'argent que mes clients me confient afin de sauver ce qui est à ma portée, ce qui peut l'être, qu'elle que soit l'énergie nécessaire, quelqu'en soit le prix. Alors que l'odeur monte de la terre fraichement labourée, alors que des centaines d'oiseaux quittent les bois tout proches pour picorer dans les sillons, je me sens, je l'avoue, empli d'une certaine fierté.



Il ne nous reste en fait que quelques jours pour labourer. Après, les bourgeons sortiront, et, trop fragiles,

tomberaient au moindre choc. Une autre « fenêtre de tir » se produira quand les sarments seront bien accrochés,

mais pas assez longs encore pour empêcher le passage du tracteur.

Après, il ne restera que la mule de Franck ou la débroussailleuse...


Surprise... Une grosse « truffe » qui avait résisté à plusieurs années de labour au cheval de l'ancien propriétaire, dans les années 60/70 et à trois années de VitiPlus (c'est le nom du tracteur).. Les pierres remontent doucement et, chaque année nous réservent une nouvelle surprise. Ah, si on pouvait les vendre ;-). Heureusement, comme on va tout doucement, rien de cassé... On remarquera dans le trou la consistance particulière des argiles dans ce petit bout du Clos des Fées : plus sableuses, presque pulvérulentes, plus ocres que rouges, il n'y a en comme cela que quelques dizaines d'ares. Le terroir est très différent de la plantation d'à côté, pleine de cailloux et d'argiles rouges, pourtant juste de l'autre côté du chemin. Les vignes sont ici un peu plus productives, les vins plus fins mais très fruités et, depuis trois ans, sont destinés aux « Sorcières »...

En regardant les sillons se former, je me dis que travailler le sol, c'est le meilleur moyen de mieux le connaitre et, peu à peu, d'espérer l'apprivoiser.

il n'y a pas de sots piquets (désolé...;-)

L'hiver, quand on n'est pas en train de tailler, on n'est pas pour autant au chaud.

Car si l'année dernière, vous vous en souvenez, c'était plantation, cette année, fatalement, c'est palissage.

Des piquets bois, c'est plus cher que des piquets métalliques. C'est plus dur à planter et ça s'use plus vite. Mais c'est franchement plus beau et donc...

Heureusement, cette année, tout le monde a le moral. Après les 7 000 échalas de l'année dernière, plantés à la barre à mine et au marteau, souvenez-vous, notre fournisseur nous a prêté une belle machine qui va taper à notre place...

Je vous raconte pas le soulagement...

Allez, en avant pour une leçon de palissage, tout en photos puisque ce blog en manque, paraît-il ;-)


En premier, on positionne le piquets en bois, on les étale sur la parcelle, on marque soigneusement leur emplacement,

avec un bout de roseau, afin qu'ils soient bien alignés à la fin.


Puis on avance doucement avec le tracteur pour bien aligner l'outil.

Le chauffeur reçoit ses instructions de Pierre, qui va positionner le planteur hydraulique au centimètre près.


Il commence l'enfoncement, puis, après un réglage précis, à l'oeil,

il enfonce définitivement  le piquet d'environ 30 cm,

à condition bien sûr de ne pas tomber sur un énorme rocher...

C'est le cas d'Édouard, qui, en plantant les amarres pour accrocher solidement le gros piquet de tête, incliné,

tombe sur une pépite grosse comme une voiture... Pioche, barre à mine, ce sera aujourd'hui insuffisant.

On part louer en catastrophe un groupe électrogène puis un mini-marteau piqueur. Vous avez dit « minéralité » ? ;-)


Et en avant pour 10 cm de perforation dans la roche, avec changement progressif de diamètre de mêche.

Il faut absolument avoir un trou suffisamment profond, au final, pour accueillir une solide cornière métallique qui servira d'encrage.



Après avoir fixé le rouleau de fil de fer sur la dérouleuse, petite foulée dans les vignes pour pour positionner le fil porteur.

On le tend avec cette pince bizarre, puis on le bloque définitivement. On voit bien l'amarre du piquet de tête,

qui doit être très solide pour résister à la Tramontane sans se déformer.


Sur chaque piquet, on clou à la même hauteur, un crochet spécial. Le premier fil sera fixe.

On est en retard, on mettra les autres plus tard dans la saison. Se seront de doubles fils d'un plastique spécial.

On les appelle les "téléphones" et ils seront quand à eux mobiles, pour accompagner la croissance de la plante.

C'est fini, tout beau, tout bien aligné.

On passera un coup de griffe un peu plus tard, dans le courant du mois de Mars pour effacer les traces, décompacter et enlever l'herbe.

Mon oscar à moi...

Et sans maquillage, s'il vous plait ;-). Et sans chanter non plus, s'il vous plait ;-)

Bon, il y a des matins où le vigneron a d'heureuses surprises sur le web. C'est un laurier, mais ça ressemble bien à une Palme d'Or, non ? ;-)

Ne me demandez pas pourquoi cette médaille d'Or au Concours Général Agricole me fait chantonner, je ne le sais pas moi même. Je suis vraiment content, heureux pour les partenaires du projet Walden, pour les clients qui m'ont fait confiance, pour tout le monde, en fait.

Allez savoir pourquoi il y a des récompenses qui font plus plaisir que d'autres. La vie en rose, quoi... ;-)


Flux et Reflux

Un lecteur me fait remarquer que le flux RSS du blog ne fonctionne plus. Un mail à Christian, et c'est réparé (c'est à droite, dans la colonne, pour s'abonner). Merci Christian. Merci Lecteur. Et pardon, parce qu'en ce moment, en fait de flux, c'est pot au noir ;-) On risque pas de démâter sous la force des billets, j'en conviens ;-)

Oh, rassurez vous, j'ai pas mal de trucs sur le feu, des billets que j'ai commencé et n'arrive jamais à finir. Mais la vie du domaine, intense en ce moment, me prend comme un tourbillon. Je pense souvent à ces néo-vignerons, anciens capitaines d'industrie qui, en fait de deuxième vie, s'achètent un domaine en pensant que leur vie va être plus « simple », moins « dure »... Je souris. S'ils savaient....

Dans la cave, il a fallu, en quinze jours, sortir les derniers vins de barrique, y glisser le millésime suivant après avoir lavées et changées lesdites barriques de chai, préparer les assemblages de Sorcières et les réaliser, soutirer les dernières cuves de 2007 qui n'avaient pas fini leurs sucres et se sont décidées à le faire dès que les amandiers se sont mis à fleurir (dans des conditions parfaites, ouf). Dès les assemblages terminés, il a fallu faire les échantillons pour un peu tout le monde, des guides aux revues en passant bien sûr par Vinisud. Près de 200 bts quand même, toutes conformes à ce qu'est réellement le vin en élevage...

A la vigne, c'est une sorte de ruche bourdonnante et je ne sais pas si c'est pire. Serge court partout pour organiser tout ce qu'il y a faire. Les uns terminent la taille, d'autres palissent, d'autres profitent de conditions climatiques exceptionnelles pour labourer, sur les Fendt ou le viti-plus. Tout cela en même temps. Si le beau temps se maintient un mois encore, on sera à jour et après, l'idéal, ce serait quinze jours de pluie. On devrait avoir presque fini de tailler les olivers. Allez, si vous y pensez fort avec moi, ca devrait marcher ;-)

Moi, mon travail de ces deux dernières semaines, ce fut beaucoup Vinisud. Responsable du stand pour nos amis Gardies, Caves du Roussillon et Rectorie/Préceptorie, il fallait tout vérifier avec le standier (merci Façades, c'était super, comme d'hab.), rajouter un évier en catastrophe, trouver les derniers éléments de décoration (merci Michel), démonter le lave-verre ou l'Eurocave, prendre rendez vous avec l'installateur, revoir les check-list pour espérer ne rien oublier, prévoir les planning de montage-démontage, les véhicules, les boulons et les agrafes, et bien sûr ne pas oublier les olives :-).

La trois derniers jours d'avant le salon, je crois n'avoir pas décollé de mon ordinateur. Remise à jour des fiches techniques, du site internet, des millésimes, du press-book où j'avais pris un sacré retard... Comme si cela ne suffisait pas, je me suis enfin décidé à créer « physiquement » les étiquettes que j'avais depuis des mois dans la tête : le nouveau « Domaine de la Chique »; l'étiquette presque finale de la Syrah de Lesquerde (de battre mon cœur s'est arrêté...) dont j'ai enfin trouvé, presque par hasard, la photo qui me manquait pour la face avant; les étiquettes d'huile et d'olives pour « l'Oliveraie Royale » dont là aussi, la bouteille est arrivée juste à temps, j'en oublie sans doute. Pendant toute la semaine, j'ai béni le ciel de savoir me servir d'Illustrator, de Photoshop, de RagTime, de savoir ce qu'est une police de caractère, une approche, une casse, un format eps, tiff, pict ou pdf, et surtout de savoir déguster, raconter, écrire les textes qui illustreront étiquettes, contre-étiquettes ou fiches techniques. Comment font les vignerons qui ne maitrisent pas tout cela aujourd'hui ? C'est une partie intégrante et tellement importante de mon métier...

Mais au final, un beau stand, un beau salon. Mais c'est une autre histoire. J'essaierai de la raconter cette fin de semaine.

Campagne de taille...

Tous les vignerons vous le diront (et tous les vignerons blogeurs vous le disent d'ailleurs en ce moment...;-)), la grande affaire du vigneron dans ce beau mois de janvier, c'est la taille.

C'est long, c'est pénible, c'est complexe; mais c'est à partir de là que tout commence, que l'on « plante » les fondations du prochain millésime. Au niveau de la plante, du moins. C'est donc essentiel.

Sur la route, hier après midi, en rentrant de l'aéroport, j'ai manqué une belle photo. Sur la route entre Espira de l'Agly et Vingrau, presque en face de la nouvelle cave de l'ami Jean Gardiès, il y avait un homme, seul, au milieu d'une immense parcelle d'au moins 3 ou 4 hectares. L'image était forte. A mi-chemin d'une rangée, à peu-près à la moitié de la parcelle, il était, étrangement, presque au centre de sa vigne, immense, ce qui est assez rare en Roussillon. Cela m'a fait pensé à un naufragé en perdition sur une minuscule embarcation, perdu au milieu d'un océan de vigne...  Debout, pensif, fier du travail réalisé mais aussi un peu effrayé par l'étendue de celui qui restait à faire, il illustrait merveilleusement tout ce que cette tâche a d'épuisant, de répétitif, de dur. Physiquement, on l'imagine (encore que, tant qu''on ne l'a pas fait, on imagine pas l'état de son dos le soir venu...), mais aussi mentalement, aspect que peu de buveurs réalisent, bien assis au chaud devant leur vin... Certes, me diront mes lecteurs champenois, au moins, vous n'avez pas le froid glacial. Certes, me diront mes lecteurs bordelais, vous n'avez pas l'humidité, qui vos pénètre et vous imprègne jusqu'aux os. Certes, mais nous avons le vent et, certains jours, je pense que l'on échangerait bien l'un contre l'autre et le perdant ne serait pas celui que l'on croit...

On dit que le premier tailleur était un âne. Je crains que, dans la conjoncture actuelle, le mot ne soit d'actualité. Pénurie de main d'œuvre, qui, on la comprend, n'a que peu d'attirance pour les travaux manuels en extérieur, difficulté de la tache, trouver des tailleurs n'est pas chose facile. Mais que dire alors de la mission impossible qui est celle de trouver de bons tailleurs... En quelques années, la perte de savoir faire et la recherche de la rentabilité se sont additionnées et, si vous êtes partant, n'hésitez pas : en quelques heures, pour peu  que vous montriez (sur le papier...) votre motivation, vous n'aurez aucun mal à trouver un job de tailleur. La question est « voulez-vous tailler ? », mais jamais « savez vous tailler ? », ce qui, croyez-moi, fait pourtant une sacrée différence. On vous mettra des ciseaux de taille dans la main, on vous montrera les vieux gobelets, et vogue la galère, vous allez couper du bois... Au final, à petit feu, violemment mutilé un peu plus chaque année par des mains inexpertes, nos vieilles vignes meurent à petit feu, entrainant avec elle la perte irréparable d'un patrimoine génétique unique. Ainsi soit-il.

Savoir tailler, ce qui veut dire pour moi savoir bien tailler, demande, je vous l'affirme, des qualités qui ne sont pas données à tout le monde : de l'adresse, de la finesse, du soin, de l'attention, de la souplesse et surtout, surtout, une grande capacité à se projeter dans le temps. En effet, s'il faut bien sûr couper le bon sarment, et bien le couper, au bon endroit, sans blesser le cep, en rasant bien mais pas trop quand même afin d'éviter les problèmes de dessèchement des bras, il faut surtout analyser le cep qui est devant soi, tenter de comprendre son âge, son passé, tout en extrapolant son futur. L'immense majorité du vignoble du Clos des Fées étant en sélection massale, chaque cep est de plus « génétiquement » différent. Le plus chétif cotoie le plus vigoureux et, si chaque pied exige les mêmes questions, chacun d'entre eux exige, de même, des réponses différentes. Il faut donc de l'expérience et, à mon sens, trois bonnes saisons de taille pour former un tailleur qui puisse porter ce nom sans rougir. Ajoutons, vous l'aurez peut-être déjà compris, que sur chaque cépage, sur chaque parcelle, il convient de s'adapter, taillant ici très court, ici un peu plus long, encourageant un cep à former un bras de plus pour « éponger » sa vigueur (toute relative...), encourageant son voisin, au contraire, à se passer dorénavant de deux d'entres eux, pour une question de survie... Pour couronner le tout, il faut donner le « la » en fonction du futur vin rêvé, qui demande des rendements très bas, pour la concentration et la race, ou, au contraire, sera meilleur autour de 30 hl à l'hectare, seuil au dessous duquel il est difficile ici d'avoir du fruit et de la fraîcheur, ce qu'exige les Sorcières...

Ah, j'oubliais, il a bien sûr les cycles invisibles...

Lorsqu'on commence à cultiver, et toute sa vie parfois, si on ne se pose pas les bonnes questions, on peut croire que la vigne n'est soumise qu'à des cycles annuels. L'hiver, on taille. Au printemps, on attache. A l'automne, on vendange. Le calendrier vigneron, c'est 12 mois. Alors, on pense que la vigne, c'est douze mois aussi. Mais si, tous les ans, la vigne pousse et fleurit – un morceau de bois qui parait mort se transformant presque par miracle en une liane volubile, elle est aussi, j'en suis aujourd'hui persuadé, soumise à des cycles invisibles, à des rythmes qui nous échappent. Parce que nous ne savons pas les voir. Parce que nous ne prenons pas la peine ou le temps de tenter de les ressentir... Sont-ils de 3 ans ? De 25 mois ? de 13 ou de 14 ? De deux saisons ? De dizaines d'années ? Je l'ignore, bien sûr, car je ne suis pas magicien, même si j'aime à le laisser croire ;-). Mais je suis intimement persuadé que la vigne a d'autres rythmes que celui de l'année calendaire et que, par exemple, il ne faut pas tailler cette année, quatrième année de grande sècheresse en Roussillon, comme si nous sortions de quatre années pluvieuses... Que la vigne raisonne ses réserves en énergie sur plus que 12 mois. Que les sols métabolisent de manière différente la matière organique, à cause de la chaleur. Que l'absence de lessivage dus à la pluie changent les concentrations en oligo-éléments. Que sais je encore. Ou plutôt que ne sais je pas ;-). Enfin, tout ça pour dire que cette année, j'ai décidé avec Serge que nous taillerions d'une certaine façon et pas d'une autre, parce que je prévois, à tort ou à raison, que nos vieux ceps auront en 2008 besoin de beaucoup d'attention et qu'il ne faudra pas trop leur en demander... 

Au fait, enfin la pluie, après 9 mois sans eau. C'est fou comme en devenant vigneron, on apprend à se réjouir de choses que l'on ne remarquait même pas auparavant ou dont, pour le moins, on ne se souciait pas des conséquences...

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