États d'âmes et opinions

Du « lien au terroir »

Plusieurs jours que ce billet me trotte dans la tête. Enfin, plusieurs semaines, en fait. En vrai, plusieurs mois... Bloqué par la neige, je m'y attaque en espérant le finir avant mon départ pour la Suisse.

Pourtant, cela devrait être simple, de parler du « lien au terroir ».

Ce mot « lien au terroir », les passionnés de vin n'ont pas fini de l'entendre dans les mois et les années qui viennent. Et chaque vigneron, en fait, devra l'expliquer, voir le prouver à des fonctionnaires européens qui se sont mis dans la tête (qui leur a mis, d'ailleurs, quelqu'un sait ?) que ce fameux lien au terroir devait être la condition sine qua non à l'obtention du nouveau label AOP (Appellation d'Origine Protégée), qui va remplacer notre bonne vieille AOC. Ou qui est en train. Ou qui l'a déjà fait. Enfin, on en sait foutre rien, en fait, mais tout le monde fait semblant de savoir exactement où on en est...

Ce lien au terroir, c'est sans doute un ensemble de paramètres qui fait que le vin qui est né là a "la gueule de l'endroit où il est né" comme dit Jacques Puisais. C'est un mélange d'acquis et d'inné, de "phénotype" et de "génotype" (pour ceux qui ne l'ont pas lu ma tentative d'explication du terroir, il faut je pense le faire ICI), ou de Gestalt, aussi, je pense, une explication qui fait réfléchir, ICI

C'est facile à dire, "terroir", même en anglais, où il n'y a pas de traduction mais où le mot prononcé avec une pointe d'accent vous classe aussitôt dans la catégorie des connaisseurs ;-). On voudrait bien le croire, qu'il existe, ce terroir. Tous, tant que nous sommes. Mais comment le PROUVER ?

Ah, voilà une question qu'elle est bonne. Déjà qu'on est à peu près les seuls au monde à croire que le terroir existe... Pour bien des vignerons, c'est en quelque sorte l'équivalent de la Foi chez les croyants : on l'a, on l'a pas. C'est comme ça. Ceux qui sont sûr d'en avoir un font les fiers envers ceux qui ne l'ont pas ou doutent, parfois. On fait aussi le pari de Pascal, sans même s'en rendre compte : avoir foi dans son terroir (et crier partout qu'on en a un...), ça coûte pas cher, y'a peu de contraintes réelles, y'a pas de risque sauf celui d'être gagnant, à la fin, sans même avoir besoin de mourir pour en être sûr... Pas besoin de Pascal pour en définir les gains...

Donc, comment je vais expliquer mon "lien au terroir", autrement qu'en chantant en toute les langues « buvons un coup ma serpette est perdue » ;-)? Pour l'expliquer, faudrait que je le connaisse, que je le définisse, ce satané terroir... Au minimum, il faudrait que je puisse en définir les limites. Voilà à quoi je pense quand vous me voyiez rêver sur mon stand à Vinisud au lieu de reconnaitre les amis... ;-)

Bon, au final, c'est encore mon amour pour la Science-Fiction qui va m'inspire. Je n'ai que peu d'espoir que mes lecteurs aient un jour plongé dans l'œuvre magistrale en cinq tomes d'Orson Scott Card, un des tous grands auteurs de SF contemporain, j'ai nommé "Basilica, terre des origines". Je ne vais pas vous raconter l'histoire en détail, celle d'un retour d'une civilisation vers notre terre, celle des origines donc, après des milliers d'années d'implantation sur une autre planète, sous la protection d'une intelligence artificielle logée dans une batterie de satellites. C'est pas l'envie qui m'en manque, c'est le temps, désolé ;-). Mais dans ce roman, l'une des femmes - toutes importantes, voire essentielles dans l'intrigue, ce qui est bien en cette journée de la femme ;-) – voit dans sa tête, visualise les liens entre les êtres. Elle les voie vraiment, et les qualifie. Vous allez comprendre, car vous pouvez le faire, aussi, et c'est passionnant, pour peu que vous ayez fait un peu de relaxation ou de sophrologie. Enfin, elle, elle est sensé les voir vraiment. Nous, on va juste les visualiser, hein ;-)

Alors, j'explique. On se relaxe (ça s'apprend, pour ceux qui savent pas), on se met dans un état de détente profond, et on visualise.

Quoi ? Et bien des gens qu'on aime, des proches ou des lointains, des amis, des parents. Et on essaie de voir le lien qui nous unit à eux ou elles.

On tente de visualiser un vrai lien, qui part d'un endroit de notre corps (tête, ventre, cœur) et qui aboutit à un endroit de leur corps (qui peut être différent).

Si la personne est loin, le lien est très long... Si elle est dans votre lit au moment ou vous visualisez, il est très court ;-). Il peut être très fin ou au contraire très gros. Il peut être fin et solide comme gros et fragile... ll peut être ancien ou récent. Il est d'une couleur particulière, pour chaque personne ou pour chaque famille de personne : rouge, vert, noir, etc, il peut même briller plus ou moins intensément. Il a grossi au fur à mesure de la relation. Il peut être incassable, dans le cas d'une filiation, même si on peut ou on voudrait essayer... Il peut être même poilu... Mais ça, c'est quand vous pratiquez la visualisation depuis longtemps et pour un type de relation très particulière ,-). Bon, je rigole, parce que je suis un peu dans l'intime et on est vraiment borderline des limites que je me suis fixé pour ce blog, mais bon, le terroir, c'est aussi, quelque part, un truc intime pour moi.

Donc, n'arrivant guère à définir par des mots, ou des verres tendus, mon lien au terroir, je me suis dit que j'allais tenter de le visualiser avec cette méthode qui m'a tant apporté. Et pourtant, j'avais rien fumé, je le jure ;-)

Quelle surprise ! Ce que j'ai vu, c'est une chaine ! Une bonne grosse chaîne avec des gros maillons, bien propres et bien brillants, légère mais très solide, qui me reliait à lui en me saucissonnant littéralement, comme si on allait me jeter au fond de l'Hudson dans une série B américaine... Pourtant, ces multiples tours d'acier, ne me pesait pas et me rendaient plutôt heureux. Certes pas libre du tout de faire ce que je veux, mais finalement assez content de pouvoir m'exprimer dans un cadre, hum, un peu étroit ;-)

Me voilà enchainé à mon terroir. Je ne sais pas si les fonctionnaires européens vont comprendre... On est pas rendu ;-)

P.S. : si tu es psy, diplômé ou non, exerçant ou "de comptoir", tu peux faire un commentaire, mais ne sois pas certain que je le publierai ;-)

Une porte sur l'été

Drôle de climat, décidément.

Il y a deux jours, c'était intenable et j'ai dû faire changer de place, puis arrêter les équipes de taille, gelées debout par - 2° et une tramontane à 100 km.

Hier, c'était au contraire tout le monde en t-shirt, en train de se plaindre de la chaleur...

Mon vieux chat vieillit. A 16 ans révolus, il aura eu un destin de choix, naissant avenue de l'Opéra chez une dame de qualité qui ne faisait pas commerce de chats en général et de Chartreux en particulier. Elle pris du temps pour me jauger, m'étudier, me faire confiance, enfin, car elle voulait un bon maitre pour l'unique mâle de la portée de son couple de Chartreux qui semblait très amoureux...

Jeeves, puisque tel est son nom (merci Christine de m'avoir fait découvrir, sur le tard, Wodehouse...), aura eu une vie bien remplie et je crois heureuse.

La campagne lui a réussi et bien qu'il ait un peu de mal à monter désormais les escaliers, il semble heureux d'être passé d'Aristochat à chat de village ;-).

Par ces temps de grand froid, il me fait toujours courir, comme Pete, Petronius le sage, le chat si important dans ce si amusant roman de SF de Robert Heinlein. Il me fait ouvrir au moins trois portes et fenêtres avant de se résigner à comprendre qu'il fait froid et pluvieux dehors et qu'on ne peut pas sortir. Combien de fois ai-je lu ce livre, depuis mes quatorze ans ? Une bonne dizaine, pour le moins. Sa couverture est frippée, usée, cornée... Bien qu'il ait bien sûr vieilli au niveau des supputations robotiques, il est toujours aussi amusant, poétique et surprenant dans sa manipulation si habile des concepts spacio-temporels. Et il m'a fait croire, sans nul doute, au fond de moi, qu'il y avait toujours, quelque part, une "porte sur l'été".

Je devrais parler plus souvent de Science-Fiction. Ça changera.

Recommencer l'année par un petit acte de révolte non violente

La meilleure façon de recommencer un blog un peu endormi dans la froideur de l'hiver, c'est de vous proposer un petit acte de résistance non violente.

La lecture d'Henri David Thoreau m'a fait prendre conscience de bien des choses, en particulier que nous ne regardons pas assez les beautés de la nature et le rythme lent mais pas invisible du cycle des saisons. Mais Henri-David (il m'aurait pardonné, j'en suis sûr, ce brin de familiarité, tant il m'est proche depuis la genèse du projet WALDEN) m'a appris aussi qu'on pouvait aussi ne pas rester passif si quelque chose vous révoltait. Voyons voir si l'expérience que je vous propose vous amuse...

Depuis plusieurs années, l'association Kokopelli se bat pour que la conservation des variétés anciennes à travers une initiative citoyenne visant à faire de chaque producteur de fruit, de légume ou de fleur son propre producteur. Elle diffuse des variétés peu connues, vous apprend à en récolter les graines pour être auto-suffisant et vous propose même de devenir "gardien" d'une variété ancienne.

Mais voilà, il existe en France un catalogue officiel des espèces et variétés. Au départ, en 1932, il part d'une bonne idée : nous permettre d'être certain, quand on achète un graine ou un arbre, d'avoir la variété ou l'espèce que l'on souhaite. Mais voilà, la guerre arrive, Pétain et Vichy aussi, et le catalogue se fige en un horrible truc destiné à contrôler toute les variétés de France et de Navarre. Pour faire bref, si vous décidez de cultiver une variété qui n'est pas inscrite au catalogue, vous ne pourrez vendre votre production hors de votre marché local. Et, peu à peu, l'industrie s'empare du truc, obligeant à des test coûteux et à des frais débiles toute inscription au catalogue, laminant les variétés locales et anciennes, adaptées aux biotopes même si elles étaient moins sexy, et surtout libre et gratuite. Loin de moi l'idée de s'opposer à cela. C'est indispensable pour le consommateur comme pour le particulier. Mais là où cela devient débile, c'est que la loi, au delà des rapports entre professionnels ou entre ou professionnels et particulier, veut empêcher toute transmission entre particulier.s L'article de Wikipédia est assez bien fait, ICI, et il faut lire la partie "critique du catalogue officiel", catalogue aujourd'hui presque uniquement utile à des multi-nationales pour "privatiser le vivant".

Or, depuis quelques années, une société de graines, la société Baumaux, s'appuyant sur ces règles d'un autre âge, martyrise en justice une association dont les buts sont nobles et l'action utile, et qui vend quelques graines de variétés rock'roll pour financer son combat (dont je ne partage pas toute les idées, mais que je respecte et que j'estime avoir un énorme droit d'exister). Et elle gagne, sans doute à juste titre sur le plan de la Loi, pas sur celle de l'éthique ou de la diversité génétique.

Ce matin, je reçois une note de l'avocate de Kokopelli. Non content de les avoir traînés en justice, la société Baumaux se moque d'elle et fait de la provocation. C'est expliqué ICI.

Permettez moi de trouver le comportement de la société Baumaux pitoyable. Personnellement, je n'achèterai jamais de graine à cette société et j'aurai honte d'en être le client où d'y travailler. Mais je trouve leur catalogue papier super bien fait. Alors, je l'ai commandé... Je vous propose de faire, tranquillement, dans les semaines qui viennent, la même chose ICI. Je ne sais pas combien coûte l'impression et l'envoi d'un tel catalogue à la société (il sera recyclé, pas de remord), ou la gestion d'un fichier client qui a peu de chance d'acheter quelque chose, ou le tri entre les vrais et les faux clients. Mais je pense que c'est un geste simple et fort qui peut leur montrer que beaucoup de clients potentiels n'apprécient pas leurs actes. Je vous conseille aussi de taper Kokopelli sur votre moteur de recherche, puis de cliquer à droite sur le "lien commercial". Ça ne va rien vous coûter, enrichir certes un peu Google, mais surtout coûter un peu d'argent à Baumaux. Après tout, c'est elle qui vous le propose ;-)

En avant, résistons civilement ;-)

One to One à Bruxelles

Le monde change. Le monde du vin change aussi. Le problème est que les vignerons ne veulent pas le voir.

Qu'est ce qui change ainsi le monde ? Et le vin ?

Internet, bien sûr.

Je me demande souvent pourquoi une grande partie des vignerons a tellement de mal à prendre conscience de ce fait. Sans doute, je l'admets, suis-je en avance. En 87, mon ami Fabien, doux dingue qui concevait des disques durs dans une minuscule échoppe perdue dans le 18ème, proche de l'INRIA, me montrait déjà les prémisses du WWW sur sa station Sun, connecté au réseau balbutiant par un modem 1200 bauds. « Regarde, on s'envoie des MESSAGES ! des MESSAGES ! » ;-) Et je démarrai au même moment GRAPPES, au fin fond des entrepôts abandonnés de Bercy, l'annuaire des vignerons et des professionnels du vin, qui devait ensuite devenir VININFO, puis disparaitre dans un placard de la Cité Mondiale du Vin, alors qu'il était prêt pour la mise en ligne juste avant la bulle internet ;-).

Marrant de voir, pour le bientôt senior que je suis, comment tout ce qu'on a réalisé avant 1990 s'est « évaporé », alors que tout ce qu'on a réalisé après laisse toujours des traces. Google est un bel outil de mémoire. C'est aussi la pire chose qui soit, justement à cause de cette mémoire "éternelle" qui va poser bien des problèmes. Mais c'est comme ça et on y changera désormais rien. Bon, je vous raconterai bien un jour, pour la postérité, pour faire sourire ceux qui ont mon âge et nous faire passer pour des menteurs auprès de ceux qui ont moins de trente ans, l'épopée épique d'une époque où les programmes tenaient sur disquettes, où un disque dur de 40 mégas coutait 6 000 francs, ou une extension mémoire de 16 MEGA en coutait 3 000 frs et où l'accès  à l'internet se faisait avec des modem qui composaient les n° à chaque connexion. La préhistoire.

Bref, si je voyais bien qu'un jour un réseau connecterait les hommes et que l'information et la connaissance y circuleraient,  je n'avais pas prévu qu'il y circulerait aussi des rapports humains, du lien. Pourtant, c'était logique qu'on y tisse un jour du lien, sur ce réseau, puisque ça s'appelait « la toile » ;-) Alors, je l'avoue, j'ai été surpris mais aussi émerveillé par l'arrivée des sites communautaires, des forums, des blogs. Cette possibilité d'exprimer son avis, de justifier ses choix, elle est pour nos enfants aussi évidente que l'air que nous respirons. Pour nous, gens d'un certains âge, dirai-je ;-), c'est une étrange et belle nouveauté, qui donne à ma passion, le vin, un nouvel essor. Je suis triste que tant de mes confrères l'ignorent, ne cherchent pas à la comprendre, en aient parfois peur. Je suis heureux que ce nouvel outil, internet, change et bouleverse les rapports entre un vigneron et ses clients ou ses amis.

Il y quelques semaines, à Bruxelles, j'ai eu la chance de poser une nouvelle pierre à cet édifice en construction permanente, dont nous édifions, vous lecteur et moi vigneron-bloggeur, les règles au quotidien, ensemble.

Invité par la communauté LPV (La Passion du Vin, premier site communautaire sur le vin francophone), je me suis laissé faire, suis parti à l'aventure, vraiment, en quête d'une nouvelle expérience : le contact direct avec des passionnés, dont je ne connaissais que les pseudos, les avatars ou la version électronique. Invité chez Eric, choyé tel un membre de la famille, me voilà donc face à des hommes et des femmes que je connais sans les connaitre, qui me connaissent sans m'avoir rencontré, devant une verticale de Clos des Fées.

Sans doute certains d'entre vous ne comprennent pas ce que je suis en train de dire. Je ne sais pas non plus si je l'exprime bien. Simplement, le Web permet désormais de créer des liens virtuels avec de nombreuse personnes, à travers des forums ou des blogs, de créer une image, voire une intimité avec certains d'entre eux, sans pourtant jamais les avoir rencontrer. Aussi, quand vient le moment de la rencontre, le moment est vraiment nouveau. Nouveau aussi les motivations de la dégustation : l'assemblée est réunie pour "juger" une verticale de mes vins, sans doute la plus complète qu'il m'ait été donné de faire. De plus, tous les vins ont été apportés par les membres de l'assemblée, donc payés (sauf deux, qui manquaient). Et nous entamons la dégustation en mangeant. Et bien je l'avoue, rien à voir avec un repas de presse, une dégustation au domaine en petit comité, un salon où l'on fait déguster, une master-class. C'est tout à fait autre chose, un nouveau "format" de dégustation qui ne ressemble à aucun autre. Rien à voir non plus avec une dégustation avec un journaliste, bien que cette dégustation donne lieu in fine à un article. Très spécial, donc.

Je suis très ému, franchement impressionné, par le sérieux et la passion des internautes présents mais aussi par leurs efforts, par la préparation, par le repas. J'essaie de juste apporter des informations, des éclairages, de ne jamais influencer. Les vins, un peu bouleversés par les basses pressions belges, je les ai connu plus séducteurs. Mais c'est la règle du jeu. Le diner se passe, sans qu'il y ait de part et d'autre la moindre intimité déplacée. Respect et humilité de part et d'autre, voilà le souvenir que je garderai de ma soirée LPV Belgique...

J'ai longtemps retardé l'écriture de ce post, car j'attendais la publication des commentaires sur LPV, justement. Le Clos des Fées fait l'objet d'une formidable opportunité, celle de « domaine du mois ». Pendant tout un mois, dans de multiples occasions dont le Grand Tasting, les membres du forum ont goûté, ensemble ou séparément, une bouteille de mes vins. Puis les commentaires ont été réunis et compilés par un modérateur du forum, afin que nul ne soit influencé par le commentaire d'un autre. Le travail est colossal, le résultat lui aussi tout à fait nouveau tant au plan du fond que de la forme, mélange de grand jury, d'opinions subjectives assumées comme telles, de tranches de vie, de moment d'enthousiasme et/ou de plaisir, le tout cimenté par une réelle passion du vin. Il est ICI, à lire, je pense, si vous avez un long moment, tant il est riche et complet.

Merci à tous. J'espère que ce genre d'expérience encouragera d'autres vignerons à ouvrir leurs caves et leur cœurs, à faire partager leur quotidien, à rencontrer, même dans la confrontation parfois, des passionnés tels que les membres d'LPV, avec qui le contact direct était jusque là interdit. Vive Internet ! Vive les forums !

P.S. : j'ai failli ajouter "Vive la France", mais c'était un peu trop, non ? ;-)))

Pourquoi pas de carte de vins sans prix ?

C'est une question que je me pose depuis plusieurs années, que je pose à de nombreux sommeliers et qui n'a pourtant jamais de réponse.

Une réponse, ce serait bien sûr pour moi une carte de vins sans prix ;-) Pas un discussion sur le pourquoi ça n'existera jamais ;-)

Après tout, il y a bien (mais ça se perd, pour une multitude de raisons idiotes) des "cartes de mets" sans prix.

Vous ne saviez pas ? C'est alors que vous n'êtes jamais allés dans un vrai grand restaurant. La tradition de galanterie française voulait en effet que, dans un restaurant qui se respecte, les dames invitées n'aient pas de prix sur leur menu, ayant ainsi la liberté de choisir ce qui leur faisait vraiment plaisir, sans se soucier des problèmes pécuniaires, à l'époque uniquement réservés aux hommes. On les donnaient aussi aux invités, d'affaires ou de famille, pour mettre tout le monde à l'aise, d'une part, et d'autre part, dans certains cas, pour ne pas grossir la valeur de l'invitation, celui qui invitait étant d'une part conscient du décalage entre ses moyens et ceux de ses hôtes et, d'autre part, n'attendant rien en retour de l'invitation, si ce n'est, peut-être une invitation dans un endroit bien moins cher mais tout à fait agréable, voire à une invitation familiale autour d'une blanquette ou d'une coquillette jambon réalisé avec amour et générosité. Je vous parle d'un temps où l'argent avait moins de "valeur". Et j'évoque aussi mon ami Bert Friedmann, grand gastronome américain qui labourait la France gastronomique avec entrain, invitant on ne sait pourquoi un jeune amateur désargenté comme moi chez l'Ami Louis pour manger des morilles ou chez Rostang pour découvrir le "true" gibier... Merci, cher Bert, j'espère qu'ils t'ont mis en cuisine, là-haut ;-)

L'époque a changé et certaines "personnes" (on dit pas femmes, c'est inégal ;-)  tiennent à partager l'addition, voire considèrent une telle attention comme une marque de domination. O tempora ! ô mores !, comme ne manquera pas de souligner, j'en suis sûr, notre François Mauss national, féru de pages roses du dictionnaire, une autre coutume destinée à disparaitre, j'ai nommé la citation latine...

La carte des vin sans prix a un tout autre usage, car c'est vous qui la regardez et donc, il ne s'agit pas de protéger vos invités, mais bien de nous mettre, nous, les amateurs, devant nos contradictions et, souvent, nos limites.

En effet, nous savons tous qu'il existe de par le monde des milliers, voire des centaines de milliers de personnes pour qui l'argent n'a peu voir pas d'importance. Qui ont tout ce qu'un être humain peut désirer. Qui vivent parfois des intérêts de leurs intérêts. Et que donc, pour ces gens là, pour qui l'argent n'a bien sûr pas du tout la même valeur que pour nous, le prix des vins n'a aucune importance.

Bien sûr, pas question de gaspillage stupide ni de "flamber" pour épater la galerie. Non, il s'agit simplement de choisir, sur une carte le vin qui va vous faire VRAIMENT plaisir, à ce moment là, en cette compagnie là, ne mangeant cette cuisine là, sans se soucier du prix. En s'occupant juste de la valeur, qui varie en fonction des nombreux paramètres que je viens d'évoquer. Un simple cru du Beaujolais vous fait plaisir ? Allons y. Envie d'un grand Bordeaux à maturité ? Les 59 sont au top. Un pigeon parfait vous tente ? Allons vers un Clos des Fées 2005, on m'a dit que c'était parfait ;-). Votre épouse aime le champagne ? Laissez vous aller vers ce dont vous avez vraiment envie, sans vous occuper de ce qui est prestigieux, cher, ou important pour votre "statut social".

Bien sûr, cela fait un moment que je réfléchis à cela. Le principal frein à cette carte de vin sans prix ? Ils sont tellement nombreux, en fait...

D'abord, l'immense majorité des gens qui ont de l'argent n'ont ni eu le temps, ni l'envie, bien souvent, de s'intéresser au vin comme nous le faisons, nous les lecteurs de ce blog. Ils ont un "vernis", plus ou moins résistant, une connaissance très superficielle d'une monde qui, convenons en, est d'une complexité folle. Leur proposer une carte sans prix, c'est leur enlever leur seul repère, les mettre affreusement mal à l'aise par rapport à eux même et à leurs invités...

Ensuite, les sommeliers ne sont bien souvent plus des sélectionneurs, mais de simple porteurs de listing. Les guides les harcelent toujours pour qu'ils aient une carte des vins de 100 pages, lourde comme un bible de Gutenberg, obligeant à se s'isoler pendant plusieurs longues minutes de ses amis. "C'est avec moi ou avec la carte des vins que tu dines" m'a lancé un jour méchamment une jeune femme avec qui je dinais. La leçon a porté. Je préfèrai pour ma part 80 lignes, qui changent, que 800 statiques. Mais sur 80 lignes parfaites, faut bosser et être bon, il est vrai. Et avoir de la personnalité. Et assumer ses choix. Et vouloir faire plaisir, pas avoir raison. Ouh, je sens que je me fais des amis, là ;-)

Enfin, une telle carte rend indispensable une très forte relation de confiance entre le client et le restaurant. Il faut que les choix soient imparables (pas de nanards, certitudes sur les origines et la garde), que les coefficients soient raisonnables afin d'être sûr que le repas ne soit pas suivi la semaine d'après par une convocation chez votre banquier ;-)

Enfin bis, et bien une telle carte rend le choix très difficile. L'expérience est très déstabilisante et nous oblige à nous rendre compte combien nous sommes peu de chose par rapport au monde du vin. Nos choix, nos goûts, nos vins, voilà qui nous définit, parfois. Et se définir n'est pas la chose la plus aisée qui soit. N'y a t'il pas, non de zeus, un psy qui me lise et qui m'aide un peu ? -))))

J'espère que les commentaires abonderont sur cette idée étrange de cartes de vins sans prix. Pour ma part, la porte est ouverte :

- aux restaurants que j'invite à la proposer sur demande. A noter que lorsque j'aurai gagné à l'Euro millions, je l'exigerai ;-)

- aux mécènes qui souhaitent m'inviter, me tendre la carte et me dire : "tiens, Hervé, fais toi plaisir, prend ce que tu veux" ;-)

P.S. : ce billet est dédié à Marguerite, ma grand-mère, qui répétait souvent, avec une sagesse remarquable, que "si tu demandes le prix, c'est que déjà que tu n'as pas les moyens" ;-)

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